Radicalisation islamiste : les maires, bouc-émissaires ou complices ?

La multiplication d’attentats terroristes fomentés par des européens sur le sol européen, encore la semaine dernière en Belgique, pousse à s’interroger. Et une question revient dans toutes les bouches : faut-il incriminer les élus locaux de banlieues multiculturelles se livrant à un clientélisme communautaire entre deux banquets républicains ? S’ils reconnaissent que la prévention de la radicalisation a parfois pu être freinée par électoralisme, les maires se défendent néanmoins de toute complicité. Certains pointent, en retour, les nombreuses failles de l’Etat central.

Source : http://www.lagazettedescommunes.com/434985/radicalisation-islamiste-montres-du-doigt-les-maires-ripostent/

Pour avoir abrité les assassins des 130 victimes des attentats de Paris en novembre 2015, du musée juif de Bruxelles en 2014 ou encore du commandant Massoud en 2001, plusieurs micro-quartiers de Molenbeek-Saint-Jean sont accusés de dissimuler de véritables foyers de radicalisation. Cela vaut aujourd’hui à ce territoire belge déshérité d’incarner à lui tout seul la question complexe du terrorisme islamiste européen, à l’image de Finsbury Park – symbole du « Londonistan » – à l’été 2005, consécutivement aux attentats ayant frappé la capitale britannique. Le sujet semble bien trop grave pour clarifier le fait de savoir si l’on parle des territoires, des populations y vivant ou seulement d’une infime partie d’entre eux…

La plupart des journaux, TV et radios françaises se demandent donc désormais s’il existe, ici aussi en France, des « Molenbeek », c’est-à-dire dans leur langage simpliste, dual et essentialiste, des « quartiers entiers en proie à la radicalisation islamiste » – que ce soit à Gennevilliers, Trappes, Drancy, Grigny, Roubaix, l’Ariane à Nice, Marseille-Nord ou Toulouse-Le Mirail. En mal de médiatisation, il n’en fallait pas plus pour que le ministre de la Ville offre aux journalistes ce qu’ils attendaient tant : invité d’Europe 1, dimanche 27 mars, Patrick Kanner a évoqué le cas d’une centaine de territoires français présentant des « similitudes potentielles » avec la commune de Molenbeek.
Alors, une partie des élus locaux – de gauche comme de droite – doivent-ils craindre un procès en place publique pour avoir imité le mode de gestion du précédent bourgmestre Philippe Moureaux, et adopté comme lui le clientélisme et son pendant, le communautarisme ?

Inaction coupable et choix douteux

Si aucun parallèle ne peut être établi à l’heure actuelle entre la commune belge où a dernièrement trouvé refuge Salah Abdeslam avec Sevran, les critiques s’accumulent, par exemple, contre la complicité supposée de ce maire qui aurait pactisé avec les fondamentalistes. Une famille dont le fils djihadiste est décédé en Syrie a menacé début mars, dans une lettre ouverte, de déposer plainte contre Stéphane Gatignon (UDE, ex-EELV et ex-PCF) pour « non-assistance à personne en danger » et « non-assistance à commune en danger. » Père et mère dénoncent notamment son peu d’entrain présumé à faire la publicité du numéro vert du gouvernement – une charge notamment reprise par l’ex-travailleuse sociale, Nadia Remadna, désormais à la tête de « La Brigade des mères. »

Ses détracteurs lui reprochent également de ne pas avoir demandé la fermeture administrative d’une mosquée diffusant des prêches radicaux, l’insuffisance de travail socio-éducatif de terrain, sa politique de recrutement vis-à-vis d’agents publics salafistes prosélytes, l’absence de continuité de service public le vendredi après-midi ou encore l’abandon de ses pouvoirs de police lors de la distribution de tracts propagandistes…
Dans un communiqué, Stéphane Gatignon s’est défendu de tout laxisme : balayant d’un revers de main la plupart des griefs, il explique à qui veut bien l’entendre s’être heurté aux errements du renseignement intérieur après avoir prévenu les services préfectoraux.

Faibles pouvoirs

Est-il le seul élu dans ce cas ? Ou bien Bruno Beschizza (LR) pourrait-il, à son tour, être poursuivi après avoir prêté gracieusement, fin 2015, le gymnase municipal d’Aulnay-sous-Bois à une association salafiste faisant la part belle à des prédicateurs radicaux, comme l’a révélé Marianne dans la quasi-indifférence générale ? Et faut-il reprocher à Stéphane de Paoli (UDI) de n’avoir pas empêché la tenue du second congrès du « Collectif des associations pour la démocratie et les libertés », réputé proche de plusieurs leaders des Frères musulmans, le 23 janvier dernier à Bobigny, moins de trois mois après que sa ville ait servie de base logistique à l’un des commandos des attentats du 13 novembre ?

« Soyons sérieux avant d’accuser à tort et à travers : les réseaux islamistes – qui agissent de façon rampante – sont bien plus puissants que les maires. Qu’il s’agisse d’éducation, de politique de la ville ou de sécurité, leurs compétences ne leur permettent d’agir qu’en accompagnement de l’Etat » contextualise Stéphane Beaudet, premier édile (LR) de Courcouronnes (91) et président de l’association des maires d’Ile-de-France (AMIF).
Sans guère de surprises, c’est vers l’Etat que se tournent les élus, de tous bords politiques. Réclamant un « mode d’emploi », ils racontent ne pas avoir les pouvoirs nécessaires pour fermer une mosquée en voie de radicalisation ou de s’opposer aux constructions d’écoles coraniques. Un argumentaire qui fait sens : les marges de manœuvre existent (code de l’urbanisme, accueil du public, hygiène, ordre public) mais demeurent faibles.

La faute à l’Etat !

Dans un rapport remis au gouvernement fin janvier, l’association d’élus Ville & Banlieue regrettait, pour sa part, l’impact des restrictions budgétaires nationales sur le retrait voire la disparition d’un certain nombre de services publics. En menaçant la pérennité des petites associations, diminution des dépenses publiques et baisse des dotations auraient aussi créée « un vide que des groupes extrémistes remplissent aussitôt », ajoute la sociologue Marie-Hélène Bacqué, fin connaisseuse de la politique de la ville.
En vrac, les divers élus et universitaires interrogés par la Gazette décèlent également une part de responsabilité dans plusieurs orientations prises ces dernières années au plus haut niveau de l’Etat, justement :

  • Le tournant néo-conservateur des stratèges militaires français ;
  • la complicité de la diplomatie hexagonale avec l’Arabie Saoudite et le Qatar, malgré leurs stratégies d’expansion du wahhabisme à travers le monde ;
  • la casse des services de renseignement sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy ;
  • les niveaux record du taux de chômage des jeunes dans certains quartiers prioritaires ;
  • l’échec de l’éducation prioritaire à assurer la réussite éducative des classes populaires.

Echange d’informations inopérant

Toujours à entendre les édiles locaux, les blocages systémiques liés au manque de dialogue entre les services régaliens de l’Etat et les collectivités territoriales empêcheraient les maires de se saisir pleinement de leurs pouvoirs de police : « même s’il y a du mieux depuis quelques mois, le mutisme de certains procureurs et commissaires vis-à-vis des maires est désolant. La communication de la juste information nécessaire nous permettrait pourtant de rompre une convention mettant à disposition une salle communale à telle ou telle association aux visées politico-communautaristes » illustre concrètement le président de Ville & Banlieue, Marc Vuillemot, lui-même maire (PS) de la Seyne-sur-Mer.

Faut-il, pour autant, dédouaner les exécutifs locaux de toute responsabilité ?
Selon certains, les élus de la République française peuvent et doivent aider les services centraux à la hauteur des moyens dont ils disposent, ne serait-ce que dans la façon de gérer leurs villes. Typiquement, en favorisant ce que les différents groupes socio-ethniques ont en commun, afin de contrer la « communautarisation » de leurs territoires. A contrario, sans être directement à la source des processus menant au passage à l’acte terroriste, le laissez-faire de certains maires désireux d’acheter la paix sociale aurait pu renforcer l’influence de salafistes…

Ancien directeur de cabinet du maire et adjoint (PS) en charge de la tranquillité publique à Cergy (95), Pierre Bouchacourt sonne la charge : « par incapacité à penser une action municipale inclusive, paresse ou bien parce qu’ils étaient prêts à tous les compromis pour se faire élire, une partie des responsables politiques locaux n’a pas su résister à la multiplication des demandes particulières » raconte celui qui figure parmi les premiers signataires du manifeste du Printemps républicain.

Électoralisme et accommodements

A l’écouter, ils n’auraient alors pas seulement omis de faire la pédagogie de la laïcité, de faire respecter l’égalité hommes/femmes ou de rappeler que les lois de la République s’imposent sur les préceptes religieux. Cet ex-chef de projet Politique de la ville à Mâcon leur reproche surtout de n’avoir pas eu le courage de dire « Non » aux responsables associatifs prosélytes quémandant subventions, embauches dans la fonction publique ou petits services : les élus les auraient renforcés, dans la perspective de se voir offrir en retour le contrôle électoral de communautés entières et de groupes confessionnels.

Dans les banlieues populaires au corps électoral réduit – en raison du fort taux d’étrangers non-communautaires ne disposant pas du droit de vote ainsi que de jeunes dépolitisés et/ou en proie à l’abstention –, la garantie de bénéficier de paquets de voix apparaît en effet comme une véritable aubaine pour les maires ou les candidats guignant leurs postes.
C’est ainsi que certains élus locaux se retrouvent très vite « coincés dans le clientélisme » par des propagandistes salafistes, regrette également le psychanalyste Patrick Amoyel, et ce malgré que ce courant rigoriste de l’Islam représente « un danger politique pour la France – en tant que Nation et République. »

Lire l’interview de Patrick Amoyel« Il faut s’opposer aux communautaristes » 

Clientélisme communautaire

« Je ne nie pas qu’un certain nombre de maires de banlieues de grandes villes aient pu fermer les yeux sur les activités cultuelles d’associations officiellement culturelles. Mais ils n’avaient alors pas la moindre idée que ces accommodements à la loi de 1905 soient susceptibles de nourrir le terreau du fondamentalisme » cherche à les défendre Marc Vuillemot.

« L’application des principes de laïcité ne semble pas la même dans toutes les communes, effectivement, tout comme le clientélisme communautaire ou le fait de concentrer des logements sociaux à des fins électorales existent dans certaines communes de banlieues. Mais nous renvoyer la responsabilité demeure un peu facile » relativise, amer, Stéphane Beaudet, par ailleurs conseiller régional (LR) d’Ile-de-France.
C’est peu dire que l’Etat ne leur a pas facilité la tâche : la gestion chaotique du regroupement familial par les services centraux à la fin des années 1970 a, par exemple, considérablement accentué la fragmentation socio-ethnique des quartiers populaires.

Prise de  conscience en cours ?

« Jusqu’au 13 novembre, on pouvait condamner mais éventuellement tenter d’expliquer le grand écart des maires entre la proclamation de grands principes républicains et leurs pratiques quotidiennes communautaristes. Depuis, c’est devenu criminel : les élus locaux ne peuvent plus ignorer les conséquences de leurs politiques clientélistes ! Ils ne peuvent plus continuer à négocier avec les salafistes et leur projet politique antirépublicain ! A force de naïveté ou d’opportunisme, les intégristes sont en train de gagner le rapport de forces dans certaines villes. Si l’islam radical est si fort aujourd’hui, c’est bien que ceux en charge de défendre le discours républicain émancipateur se sont montrés trop faibles jusqu’à présent » s’inquiète Pierre Bouchacourt.

Prenant l’exemple de François Pupponi à Sarcelles, qui a longtemps privilégié un mode de gestion communautariste avant de se lancer dans la mise en place d’un programme local de prévention de la radicalisation innovant, l’AMIF comme Ville & Banlieue estiment qu’une prise de conscience se serait produite au cours des dernières semaines. Son président, Marc Vuillemot, tente en tout cas de faire passer le message aux derniers adhérents récalcitrants de son association :

« Le contexte actuel doit permettre aux élus qui y auraient eu recours de mettre fin aux pratiques clientélistes, qui sont honnêtement plus encombrantes qu’autre chose. Outre qu’elles ne soient pas si rentables lorsqu’on fait les comptes bureau de vote par bureau de vote, il est compliqué de se sentir redevables d’emplois publics ou de logements sociaux à l’heure de la baisse des dotations et des réformes des procédures d’attribution. » Pray for…

Source : http://www.lagazettedescommunes.com/434985/radicalisation-islamiste-montres-du-doigt-les-maires-ripostent/


 

Interview

« Les politiques communautaristes sont criminelles »

 Pierre Bouchacourt, directeur associé chez Lysios, ex-adjoint au maire (PS) de Cergy en charge de la prévention de la délinquance et de la sécurité, ancien directeur de cabinet

Face à l’essor de la radicalisation islamiste en France, pointeriez-vous du doigt plutôt la responsabilité de l’Etat central ou des collectivités locales ?

Oui, l’Etat français a une responsabilité. L’opportunisme économique avec l’Arabie saoudite ou le Qatar comme la réduction de la laïcité au seul dialogue interculturel font que le pouvoir national n’est aujourd’hui pas véritablement en mesure de répondre au problème de la radicalisation. Cela dit, les élus de la République doivent, par leur comportement, aider les services centraux en veillant à ne pas renforcer les islamistes présents sur leurs territoires.

A quoi faites-vous référence plus particulièrement ?

Des responsables politiques locaux n’ont pas su résister, au cours des années 2000, à la multiplication des demandes particulières, formulées par des représentants de communauté ayant pris conscience de leur poids politique. Dans les banlieues populaires au corps électoral faible, le communautarisme et son pendant, le clientélisme, a un impact concret dans les élections.

Réduisant la politique à son seul aspect électoral, des maires – qu’ils soient culpabilisés par un sincère sentiment post-colonial, paralysés par la gestion chaotique du regroupement familial, confrontés à des villes déjà largement communautarisées par des politiques de peuplement inconsidérées – ont conforté voire organisé des politiques ouvertement communautaristes, en échange de la maîtrise de paquets de voix.

Il faut reconnaître que la situation n’est pas aisée pour ces élus de ces territoires marqués par une forte ségrégation socio-ethnique…

Depuis le 13 novembre, gérer une ville de cette manière est devenu criminel : continuer une politique communautariste aujourd’hui, c’est cautionner ceux qui ont une vision de notre société qui se confronte directement à celle, émancipatrice, laïque, favorisant l’égalité femme-homme… Il y a urgence à réarmer un discours républicain laïque ! Il est possible de lutter contre les discriminations dont sont victimes des Français d’origine immigrée, entendre et faire vivre la diversité d’origine de nos populations sans pour autant se faire complice des prosélytes islamistes. Pour cela, il faut simplement faire attention avec qui on négocie en tant qu’élu, et toujours le faire de manière transparente, en mettant toujours en avant ce qui favorise le commun plutôt que les particularismes.

Lire la tribune de Pierre Bouchacourt sur le Huffington Post : « Quand le communautarisme municipal se heurte au fondamentalisme religieux »

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