Morale : avec de tels ennemis… le Front national n’a pas besoin d’amis !

Depuis dimanche 25 mai au soir et la proclamation des résultats des européennes, les statuts politiques s’enchaînent sur Facebook au point de me rappeler l’urgence de réaliser un tri parmi ma liste d’amis. Ayant lu en tout et pour tout qu’ « Indignez-vous » de Stéphane Hessel comme ouvrage politique, des proches (abstentionnistes ?) autoproclamés « de gauche » se rejouent le film de la Résistance dans une « France rance » en insultant copieusement leurs concitoyens de « fachos. »

Que les choses soient claires : je ne me réjouis pas davantage des 25% du Front national. Je ne relativise pas sa percée, dramatique notamment pour l’influence française au sein de l’Union européenne, sous prétexte de l’abstention.
Je ne nie pas, non plus, que le FN demeure héritier de l’extrême-droite et que certains de ses cadres et militants continuent à véhiculer des thèses racistes et antisémites; pour s’en convaincre, il n’y a d’ailleurs qu’à voir le socle commun anti-islam et anti-immigration de ses nouveaux partenaires au niveau européen.

Reste que je demeure sceptique sur la méthode de cette nouvelle génération endogamique de moralistes, suffisamment stupéfaits par la banalisation (pourtant annoncée) du vote national-populiste pour ne surtout pas changer de politique ni de stratégie.
Malgré l’enracinement de la crise et l’échec historique de 30 ans de pétitions indignées et des créations de pin’s pour combattre le « parti du Mal », ils organisent aujourd’hui via les réseaux sociaux une « marche contre le F Haine » place de la Bastille à Paris. Tremble Marine Le Pen, tremble…!

Perpétuant les mêmes faux combats qui produiront malheureusement les mêmes piteux effets, ces européistes béats imitent doctement SOS Racisme et Harlem Désir : des slogans verbeux, des éléments de langage vides de sens, tournant souvent à l’insulte et vérifiant toujours la loi de Godwin. Mais toujours aucune analyse précise sur les motivations des nouveaux électeurs frontistes permettant d’agir face à une telle révolution électorale ; aucune volonté de se doter des moyens politiques, idéologiques, culturels, militants pour remporter la bataille face au FN ; aucune remise en cause de la responsabilité de la gauche ayant pourtant purement et simplement abandonné son projet de transformation économique et sociale depuis le début des années 80.

Car si la conjoncture morose aide probablement le FN dans sa conquête politique, ces « bébés-progressistes » pourraient aussi lui reconnaître que ce parti s’est, lui, véritablement donné les moyens d’élargir sa base électorale dans un contexte de moindre participation aux élections. Preuve en est: il est loin le temps où l’extrême-droite glorifiait les puissants et prônait la destruction de l’Etat, sous l’égide de « Jean-Marie » – millionnaire se prenant pour le « Reagan français »…

Désormais présidé par sa fille d’héritière, le parti frontiste a savamment/cyniquement tué le père et revu sa doctrine depuis la crise de 2008. Puis, profitant du nouveau virage social-libéral du PS et de François Hollande malgré la fragilisation du tissu économique et social français, Marine Le Pen s’est facilement emparée des thèses d’intellectuels ancrés à gauche, tels Sapir, Michéa, Lordon ou Todd pour opérer un étonnant tête-à-queue antilibéral et défendre aujourd’hui les « salauds de pauvres ».

Grâce à quelques ingrédients comme la critique de la mondialisation néolibérale ou d’une Union Européenne technocratique, le vieux fond de sauce traditionnel «Nous» / «Autres» de ce parti national-populiste a habilement été dilué dans une opposition «Peuple» / «Elites.»
Marine Le Pen y croit-elle vraiment ? Probablement pas. Mais, faute d’avoir été au pouvoir, ce discours du FN demeure théorique et n’a jamais été contredit par les actes politiques. Et cela change tout.

En combinant son mantra habituel du repli identitaire avec désormais le protectionnisme économique, ce FN-caméléon a gagné en cohérence idéologique et ne fait plus seulement écho dans les territoires désindustrialisés concentrant des masses ignorantes populations souffrant sans en comprendre les raisons structurelles. Ce parti d’extrême-droite séduit aujourd’hui toute une frange de la France estimant/croyant, de façon légitime ou illégitime, objective ou subjective, rationnelle ou irrationnelle, davantage subir la mondialisation qu’en bénéficier tant sur le plan économique et social que culturel.

Le profil des électeurs de Marine Le Pen est aujourd’hui à mille lieues de l’image que l’on s’en faisait de celui de son père : les skinheads, réactionnaires patentés et autres crânes rasés néonazis ne se comptent pas par millions dans notre pays, ni dans les lotissements perdus du périurbain du Nord ou de l’Est de la France ni au fin fond des campagnes rurales de l’Ouest, encore moins dans les banlieues parisiennes, lyonnaises et marseillaises. Cela peut être difficile à accepter pour certains membres du MJS et de l’UNEF, mais la sociologie électorale de l’extrême-droite s’est rapprochée, en apparence du moins, de celle de la gauche d’hier.

Ne connaissant ni Philippe Séguin ni Jean-Pierre Chevènement et ne comprenant pas que l’on peut être patriote et eurosceptique sans être hitlérien ni bassement nationaliste, les « résistants Facebook » multiplient les injonctions illusoires dont l’unique effet consiste à braquer un peu plus les électeurs FN contre « le Système ». Contrairement au discours attrape-tout habilement développé par le Front national qui, lui, « re-mobilise » d’anciens abstentionnistes. Au grand dam des élites politiques des partis de gouvernement voire même de Jean-Luc Mélenchon qui ne parviennent plus à séduire ceux n’ayant pas à minima un bac+3, l’extrême-droite trouve les mots touchant une partie croissante de la population confrontée à des difficultés d’insertion professionnelle ou de logements.

Qu’ils croient le FN capable de gouverner ou désirent ébranler le système politico-médiatique, qu’ils veuillent en finir avec la zone euro ou mieux être représentés politiquement et syndicalement, que la crise les ait privés d’emplois ou accablés de nouveaux prélèvements, qu’ils s’estiment en proie à l’insécurité ou révulsés par les affaires politico-financières, jeunes, femmes, ouvriers, fonctionnaires de catégorie C, employés, chômeurs, agriculteurs, petits entrepreneurs, gradés de l’Armée ne se cachent donc plus de leurs votes extrêmes.

Bien sûr, tous les frontistes ne sont pas d’anciens communistes et/ou anticapitalistes nostalgiques de la lutte des classes, ni des socialistes républicains déçus de l’emprise du libéralisme économique et culturel sur le PS. Tout comme il n’est pas exclu que des citoyens soumis à l’impôt sur la fortune ou encore d’autres que l’on aurait à priori classé parmi « La Droite populaire » y soient également encartés. Impossible donc de conclure que l’électorat FN représente seulement l’électorat perdu de la gauche.

Cette hagiographie simpliste des « nationaux-bolchéviques » oublierait l’autre moteur du vote FN qui demeure, encore et toujours, l’émergence d’une société multiculturelle. Particulièrement en pleine crise économique, qui renvoie aux oubliettes le passé français fait de métissage culturel ou la sauvegarde de notre régime retraite par une immigration soutenant une démographie vieillissante; qui renforce le besoin absolu de trouver une victime expiatoire à sa souffrance…

Accusé de leur avoir « piqué leur boulot en acceptant un salaire moindre », d’être « passé devant dans la liste d’attente de logements HLM », d’avoir fait exploser leur feuille d’impôts pour « vivre d’aides sociales », ou bien de les avoir mis mal à l’aise avec ses pratiques religieuses, l’étranger (mais aussi tout Français d’origine maghrébine ou subsaharienne considéré comme tel, bref le « dernier arrivé ») représente en cela un parfait bouc-émissaire.

Alors bien sûr, moi aussi, je préfèrerais que ce conglomérat d’électeurs comprenne que, plus ces délires xénophobes et égoïstes occuperont le débat, plus les oligarques responsables de l’explosion des inégalités et/ou de l’autodestruction de notre planète pourront continuer à jouir en toute quiétude.
Mais, et je m’adresse à l’ensemble de ces « moralistes » privilégiant l’agréable combat contre le fascisme à la papa plutôt que la recherche de la cause des causes : ne « fascisons » pas trop vite et invariablement ces millions de Français ayant glissé un bulletin de vote Front national.

  1. Tout d’abord, parce que les plus précarisés de ces électeurs côtoie bien souvent davantage cette immigration qui les effraie (à tort ou à raison encore une fois) que la petite bourgeoisie libérale et/ou droit-de-l-hommiste qui les accuse de racisme tout en construisant de savantes stratégies d’évitement chez eux.
  2. Ensuite, car hiérarchiser des Français frontistes ayant peur de faits qui peuvent être aussi bien fondés que mythifiés, par rapport à d’autres Français également manichéens apeurés par la peur des premiers cités, ne mettra pas fin au dialogue de sourds qui s’est installé entre eux. Chacun lit la société à partir de sa propre grille de lecture, ce qui conforte ses arguments, son sentiment de détenir la vérité et l’absence de légitimité de son adversaire.
  3. Enfin et surtout, parce que le virage social n’a pas été le seul hold-up idéologique réalisé par le FN au cours des récentes années.

Tout comme le sort réservé aux idées de Peuple, de Nation ou de Laïcité, l’abandon progressif de l’idéal républicain par les « élites transnationales » des partis de gouvernement a permis au FN de légèrement gommer, du moins dans les discours, sa « haine de l’Autre. » Là encore, il a profité des défauts et des faiblesses de ses adversaires politiques pour s’emparer tranquillement de nouvelles thématiques historiquement marquées à gauche.

Vilipendant « l’Islamisation de la France », non plus au nom des valeurs judéo-chrétiennes ou d’un racisme biologique visant les Français de confession musulmane comme pouvait le faire Jean-Marie Le Pen, mais cette fois-ci en référence à la laïcité, le « Rassemblement bleu marine » a, là encore, élargi habilement sa base électorale sans forcer. Suite au succès de son entreprise de dédiabolisation, l’arrivée au pouvoir de ce parti est désormais devenue une hypothèse possible.

Merci qui ?

[A SUIVRE (quand j’aurai le temps quoi!) un futur post sur la responsabilité dans la montée du FN des élites ayant construit telle quelle l’Union européenne, des politiques responsables de cette bipolarisation débile, de l’administration n’ayant pas su défendre les services publics, mais aussi des journalistes peu soucieux de la qualité de l’information. Et pas seulement celle des beaufs, provinciaux, racistes, antisémites, homophobes, bidochons et autres gens ordinaires que tous ces différents acteurs se plaisent à conchier un peu trop facilement.]

[ACTUALISATION: n’ayant aucune solution à vous présenter pour combattre le FN outre cette tribune vous présentant ce qu’il ne faut pas faire, vous pouvez d’ores et déjà vous inscrire sur Facebook à la Marche républicaine contre les racistes, les méchants et les gens qui aiment pas les autres gens…]

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