Métropoles : quand gauche et droite plébiscitent des villes inégalitaires

Si les jeunes écoliers apprennent par cœur l’exode rural d’après-guerre, ils ne connaissent pas grand-chose de l’exode urbain frappant aujourd’hui les classes populaires de la plupart des grandes villes. Les alertes du géographe chevènementiste Christophe Guilluy sur le creusement des inégalités entre deux France, celle des métropoles et l’autre composée de territoires périphériques fait de banlieues et de campagnes, n’y changent rien. La loi Maptam donne ainsi les pleins-pouvoirs aux territoires les plus inégalitaires de notre pays.

La loi Maptam en est l’illustration suprême. En octroyant en décembre 2013 des superpouvoirs supplémentaires à quatorze des plus grandes villes françaises (Paris, Lyon, Aix-Marseille, Toulouse, Lille, Bordeaux, Nantes, Strasbourg, Rennes, Rouen, Grenoble, Nice, Montpellier et Brest), concentrant déjà la majorité des emplois et services publics sur leurs territoires, le premier texte de l’Acte 3 de décentralisation confirme la priorité donné aux métropoles sur la France périphérique.

Toujours dans la perspective de cet Acte 3, la fusion des régions désormais envisagée par François Hollande se fait, là encore, au détriment territoires périphériques les moins attractifs et notamment des villes moyennes. Leurs centres-villes déjà déclinants, et leurs banlieues où ont été rejetées les catégories populaires, ne devraient définitivement pas supporter la réorganisation de l’Etat local et le transfert des derniers services départementaux aux capitales régionales prochainement intronisées locomotives du territoire.

En soi, l’idée de renforcer toujours plus une poignée de métropoles – supports de croissance économique dont le développement est jugé prioritaire pour irriguer en subventions les nombreux territoires périphériques dévitalisés l’entourant –, dans une logique d’attractivité des territoires, n’est pas si nouvelle. Elle semble être devenue aujourd’hui une simple question de bon sens à une époque où le chômage frôle des taux records: pourquoi se priver de leur potentiel en matière d’innovation et de création d’emplois ?

En bref et de façon très très (trop?) schématique, cette réflexion coïncide avec l’ouverture des frontières dans les années 80 : la logique libérale de la mondialisation, via l’émergence de l’offre de « centres de fabrication » à moindre coût dans les pays émergents, a accéléré la désindustrialisation des pays développés, qui se sont dans la foulée résolus à y remédier par une tertiarisation massive.

In fine, à l’intérieur de ces pays, elle a mis en compétition villes-mondiales et métropoles régionales désindustrialisées. Pour gagner l’implantation de sièges sociaux et de nouveaux postes de commandement stratégiques (direction, conception, gestion, finance, etc…) à haut-niveau de qualification, des villes obnubilées par la « compétitivité territoriale » telles que Paris, Berlin, Londres, New York, Tokyo mais aussi Lyon, Turin ou Barcelone ont toutes cherché à provoquer le retour en centre-ville des classes moyennes supérieures diplômées jusqu’ici installée en périphérie.

A l’image de New York qui vend des parties entières du Bronx ou d’Harlem à des investisseurs privés afin de construire des logements destinés aux cadres et aux CSP+ en général, la capitale française mais aussi les grandes villes de province luttent pour améliorer constamment leur attractivité et leur rayonnement. Personne n’a exclusivité de cette politique d’aménagement urbain, qui concerne autant de villes gérées par la gauche que par la droite. Automatiquement, en rapatriant les plus fortunés en ville, elles favorisent plus qu’elles ne combattent la gentrification.

Kézaco ? La gentrification désigne le processus d’embourgeoisement touchant certains quartiers populaires.

Différentes politiques publiques – opérations d’amélioration de l’habitat (Opah),  soutien public à la réhabilitation privée, projets prestigieux de transports publics (tramway) ou encore création de pistes cyclables ou d’espaces verts – ont été mises en place en ce sens par les municipalités des métropoles françaises, battant pavillon UMP, UDI, EELV ou PS, depuis au moins une quinzaine d’années. L’objectif demeure partout le même : se servir de dispositifs publics pour embellir son territoire, puis faire levier sur l’investissement privé afin de changer à terme l’image de la ville.

Sauf que cet embellissement de la ville post-industrielle (comme à Paris mais aussi Toulouse, Lille et Marseille plus récemment) ou plutôt ce ravalement de façade des grands centres-villes a conduit à l’explosion des prix de l’immobilier.
La structure de la population locale se retrouvera tôt ou tard modifiée. Seules certaines catégories supérieures – vulgairement catalogués en « bobos » par des médias assez peu respectueux de leur diversité sociologique, de leurs modes de vies ou encore de leurs niveaux de revenus différents – peuvent désormais se payer cette ville « où il fait bon vivre. »

Ce mouvement de population est globalement plébiscité au nom de la mixité sociale. Sauf que gentrification des quartiers populaires ne signifie pas automatiquement mixité sociale. Surtout que dans le même temps, le boom du marché immobilier a fortement contribué à l’éviction des plus modestes par ailleurs insuffisamment diplômés, contraints alors de se réfugier dans le périurbain choisi également quelques années plus tôt par d’autres classes moyennes attirées notamment par la perspective de devenir propriétaire.

Depuis les années 80, les précaires des grandes villes ont donc découvert les banlieues des métropoles, mais aussi la « France périphérique » avec ses campagnes, ses lotissements, ses zones industrielles et ses centres commerciaux d’un côté, mais aussi sa base productive en perdition, ses friches abandonnées et des usines agonisantes à mesure que l’on s’éloigne des centres urbains. Les conséquences de cette transformation progressive de la ville vont être à la fois économiques, sociologiques, culturelles et même parfois politiques.

Heurtés de voir les classes populaires chassées de façon uniforme par le renchérissement des prix du foncier vers les banlieues et/ou le périurbain, quelques élus soi-disant « républicains » ont accompagné le développement de logements sociaux d’objectifs de « mixité » aussi flous qu’ambitieux. S’ils souhaitaient réellement freiner cette fuite sociologique et avaient réellement confiance dans le modèle républicain et sa capacité d’intégration, ils avaient pourtant à leur disposition bien d’autres outils plus efficaces que leurs simples beaux mots. Par exemple :

  • En gérant les questions d’urbanisme et de logement à l’échelle de l’agglomération, des édiles responsables auraient ainsi pu éviter les égoïsmes communaux des banlieues, ghettos de riches ou ghettos de pauvres selon qu’elles soient administrées par l’UMP ou le PCF. A rebours de l’intérêt général, ces maires disposant de davantage de foncier et donc de meilleures conditions de constructions que la ville-centre souvent déjà dense ont pour la plupart refusé. Objectif : maîtriser la nature des nouveaux logements, et donc la sociologie des nouveaux habitants, du corps électoral de leurs territoires assurant ainsi leurs réélections respectives.
  • De façon plus pragmatique, en ne se contentant pas de proposer des « prêts à taux zéro » aux jeunes désireux de devenir propriétaires, mais aussi en mettant en place des formules  « Location-Accession à la propriété » où les ménages auraient une option d’achat de laquelle pourrait être déduite certains loyers déjà acquittés.
  • En copiant… le modèle allemand si souvent vanté ! Les élus de Pankow, arrondissement de l’ex-Berlin Est abritant le quartier très prisé de Prenzlauer Berg, ont récemment décidé d’interdire les propriétaires de procéder à d’onéreuses rénovations, préalable souvent utilisé pour augmenter les loyers. Outre la construction d’une deuxième salle de bain, d’une cheminée ou l’installation du chauffage au sol, les propriétaires berlinois n’ont également plus le droit de louer leur bien à des touristes ou d’acheter un logement voisin pour agrandir leur location.

Au lieu de ça, les élus des territoires urbains se sont donc contentés de construire toujours davantage de logements sociaux notamment dans les ex-quartiers industriels parfois voire souvent abandonnés par la République où les ascenseurs (ainsi que l’ascenseur social) ne fonctionnent plus. A la fin des années 70 et de l’autorisation du regroupement familial, les populations les plus précaires, autrement dit celles récemment immigrées, pas encore ou depuis peu naturalisées Française s’y sont (y ont été ?) massivement concentrées.

Si bien que la recomposition sociale des grandes villes ne se résuma pas schématiquement à un chassé-croisé homogène entre gentrifieurs/bobos et « petits blancs » précaires (d’origine française, italienne, polonaise, etc…) présents depuis l’ère industrielle et désormais victimes de la mondialisation. Toutes mes excuses aux partisans d’un discours simpliste sur les divisions socio-spatiales de notre société, opposant les métropoles (repaires de bobos hédonistes) aux banlieues et périurbain (ghetto de classes populaires).
La France doit bel et bien faire face à une double ségrégation, sociale et spatiale, touchant aussi bien la France métropolitaine que la France périphérique.

Les divisions sociales qui structurent notre société ne se réduisent pourtant pas à l’opposition simpliste entre des « bobos » privilégiés et des classes populaires – See more at: http://www.humanite.fr/tribunes/une-vision-pernicieuse-du-monde-social-et-de-ses-d-544270#sthash.bNUrF1gG.dpuf
Les divisions sociales qui structurent notre société ne se réduisent pourtant pas à l’opposition simpliste entre des « bobos » privilégiés et des classes populaires – See more at: http://www.humanite.fr/tribunes/une-vision-pernicieuse-du-monde-social-et-de-ses-d-544270#sthash.bNUrF1gG.dpuf

Territoires par excellence de la mondialisation libérale, les métropoles sont plus précisément devenus l’apanage des 40% des Français en bénéficiant le plus, qu’il s’agisse d’une partie des couches supérieures avec le libre-échange mais aussi, donc, de certaines populations immigrées avec l’ouverture des frontières. A y regarder de plus près et sans réelle surprise, la plupart des primo-arrivants « profitent » de cette mondialisation mais se retrouvent néanmoins… au service des plus aisés, qui y ont vu l’occasion de consolider leur train de vie en s’offrant des services (garde d’enfants, ménages, restaurants) à un prix généralement moindre grâce au dumping social et au travail au noir permettant à certaines de ses personnes de subvenir à leurs besoins.

Généralement peu ou pas qualifiés sur un marché de l’emploi très qualifié, les immigrés des métropoles représentent une main-d’œuvre faiblement protégée sur le plan politique (pas de droit de vote) comme syndical, idéale pour les petits entrepreneurs (ateliers, brasseries, particuliers) ainsi que les grandes entreprises qui leur proposent la plupart de leurs emplois précaires et pénibles (surveillance, nettoyage, etc…) les moins payés.ville

La population des grandes villes se caractérise ainsi de plus en plus par une société duale, validant le schéma de Saskia Sassen. Cette sociologue alertait dès les années 90 sur la ségrégation des grandes métropoles mondiales des pays développés, où les cadres « autochtones » riches et les immigrés pauvres se retrouvaient opposés dans des quartiers voisins, tandis que les classes moyennes (non immigrées, comme immigrées) avaient, elles, progressivement disparues.

Même si des contrastes internes persistent encore aujourd’hui à l’intérieur des grandes villes comme peut le montrer les différences électorales à l’échelle des bureaux de vote, l’homogénéité sociale croissante de nos centres-villes ne nous interrogent pas plus que ça sur l’avenir de la société. « Que devient la ville si elle n’est plus un espace politique ? Le risque, c’est que la ville devienne un simple espace commercial » alerte Olivier Mongin. « Or, la ville, ce n’est pas seulement un espace convivial, la fête des voisins, la ville-village à laquelle je suis très réticent. L’urbain est encore le lieu de l’indétermination démocratique comme l’ont montré les contestations de la Place Tahrir au Caire ou de la place Taksim à Istanbul » veut croire ce philosophe, directeur de la revue Esprit.

Débarrassés d’une partie de la question sociale progressivement délocalisée dans les espaces périphériques (loin d’avoir l’homogénéité qui leur sont abusivement prêtés là encore), force est de constater que le vote des métropolitains ne réserve guère de surprises aujourd’hui. Les grandes villes sont dans leur grande majorité co-gérées par le PS et les Verts voire par certains élus issus de la droite centriste, car tous excellent dans la gestion sociétale de la métropole inégalitaire.

Au-delà de la nostalgie de voir le concept marxiste de la « lutte des classes » gommé des discours politiques par l’injonction fantasmée au « vivre-ensemble », cette mutation de la population des grandes villes est d’autant plus inquiétante que l’affrontement démocratique nous contraignant à trouver des règles de vies communes a lui-même été remplacé par des pratiques d’évitements scolaire et résidentiel subtiles et discrètes. Et la mixité de plus en plus relative de notre pâté d’immeuble et du collège de nos enfants dans de soi-disant territoires mixtes et républicains ne nous alertent pas sur la capacité de ces « mosaïques » érigées en modèle à devenir ni plus ni moins de simples laboratoires communautaristes.

N’en déplaise aux tenants de la gauche morale plébiscitant le vivre-ensemble tout en s’installant dans ces anciens quartiers populaires quitte à chasser les plus modestes, la mixité sociale et ethnique qu’ils revendiquent officiellement n’est pas synonyme de redistribution automatique des richesses ni d’intégration. Il me semble que pour certains, ce mot-valise n’est plus qu’un prétexte pour porter un discours de tolérance qu’ils apprécient surtout… donner à voir aux autres.

Profondément individualistes (ce qui n’est pas répréhensible en soi) au point d’être convaincus de leur bon droit de se dissocier d’une société non-conforme à leurs attentes, ils rendent caduques toutes volonté de peser sur les choses par le biais d’une action collective. Car dans les faits, leur « rêve » d’une ville arc-en-ciel s’est envolé et transformé en ville-apartheid, notamment sous l’effet de l’évitement qu’ils mènent au niveau de l’école ou du logement. Un évitement qu’ils justifient par la persistance de la « non-mixité » qu’ils développent à leur tour en renonçant à leurs principes.

S’il n’est aucunement question de faire porter ici la seule responsabilité de la gentrification et des criantes inégalités qui mine notre société et particulièrement nos villes aux « bobos » – étant entendu que la ségrégation de nos villes est d’abord imputable à l’absence de contrôle sur le marché de l’immobilier, à la mal-gouvernance de nos territoires ou encore à la co-gestion des politiques publiques avec les dynamiques du capitalisme, qu’aux goûts et pratiques de cette catégorie si contrastée de la population –, cela n’exonère en rien la responsabilité de ces nouveaux habitants des quartiers populaires de se remettre en question.

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