Gentrification : Paris s’embourgeoise, les classes populaires poussées en banlieue

Contrairement au discours ambiant sur la muséification de Paris, la capitale française subit une métamorphose inédite. Soignant la « compétitivité » de leur métropole pour gagner quelques places dans le « classement des villes-mondiales » que lui dispute Londres, New-York ou encore Tokyo, les socialistes, écologistes et communistes de la capitale favorisent une gentrification des quartiers populaires. Le Paris canaille d’Ernest Hemingway voire celui d’Emile Zola est progressivement relégué sous les catacombes, pour mieux laisser apparaître… une capitale-vitrine construite en faveur des jeunes, des cadres et des touristes.

A l’instar de nombreuses agglomérations européennes, nord-américaines, voire que d’autres grandes villes françaises, les quartiers populaires et initialement dévalorisés de Paris s’embourgeoisent à vue d’œil. Loin d’être un phénomène spontané propre aux seules évolutions du marché immobilier, la gentrification est également un projet politique et urbain réfléchi. Objectif : transformer physiquement un territoire afin de le faire monter en gamme, le rentabiliser et l’exporter à travers les « classements mondiaux. » Quitte à en modifier au passage le peuplement et fabriquer de la ségrégation.

Faute d’interventionnisme politique permettant de rendre abordable quelques parcelles de la capitale, cette tendance s’accélère. Pire: elle revête un caractère de plus en plus violent, sous la pression financière et culturelle d’habitants (plus ou moins) aisés et progressistes, qui font désormais le choix de s’installer dans l’ancien Paris ouvrier et républicain. Après le 15ème arrondissement, Saint-Germain-des-Prés, le Marais ou le quartier de la Bastille dans les années 70 puis 80, les cadres, professions intellectuelles supérieures mais aussi professions intermédiaires affluent, depuis plus d’une quinzaine d’années maintenant, dans les quartiers jusqu’ici populaires du nord-est parisien.

Rien de surprenant à cette « vague migratoire »  d’un nouveau genre. Après la désindustrialisation de cette partie de la capitale, l’investissement dans l’amélioration du cadre de vie – commencé par Jean Tibéri (RPR), pour amender le programme social mis en place par Jacques Chirac, accusé d’etre responsable, en 1995, du basculement à gauche de six arrondissements – a été accentué depuis 2001, malgré l’élection à la tête de la mairie de Paris d’une nouvelle majorité rose-verte-rouge. Fermant les yeux sur les déménagements des classes populaires et moyennes provoqués par la « main invisible » du marché et la hausse du prix du foncier résultant notamment de cette politique d’embellissement, cette municipalité « de gauche » a épousé et plus que perpétué cette lubie d’aménageurs.

Agissant aussi bien sur l’urbanisme (production de logements pour les CSP+, rénovation et/ou réhabilitation de l’habitat, développement des espaces verts, sécurisation de l’espace public) que sur l’économie (revitalisation des commerces traditionnels, lutte contre les « commerces ethniques » et la mono-activité de certains territoires, recyclage de friches urbaines en lieux de consommation comme à Bercy Village) ou la politique culturelle et les loisirs (festivalisation de la ville, création de Paris-Plage puis extension du dispositif au canal de l’Ourcq, création du centre culturel « 104 » dans le 19ème arrondissement), les politiques publiques urbaines récemment mises en oeuvre sont, assez clairement, à destination des seules classes moyennes et supérieures. Impulsées par le nouveau maire de Paris, Bertrand Delanoë, ces décisions n’ont fait que favoriser la gentrification en valorisant le patrimoine et donc en faisant grimper toujours plus les prix de l’immobilier dans des quartiers, hier, encore populaires et abordables.

En poursuivant un vaste programme de modernisation censé améliorer l’attractivité et la centralité de Paris, afin de hisser la capitale française au rang de centre tertiaire de notoriété planétaire, les responsables municipaux ont donc plus qu’accompagné l’embourgeoisement de la capitale. Autrement dit: la recomposition sociale induite par la métropolisation et la mondialisation libérale résulte également d’une volonté politique locale. Les court-termistes qui se cachent les yeux se félicitent et parlent de mixité sociale, d’autres élus, plus lucides, analysant la situation non pas à partir de leurs idéaux mais en scrutant le terrain en détail, s’aperçoivent déjà des prémices d’une ségrégation plus marquée qu’auparavant entre riches et pauvres. N’est-ce pas là « une présentation alarmiste et binaire », me direz-vous, alors que :

  • l’équipe de Bertrand Delanoë est en passe d’atteindre son objectif de 70 000 nouveaux logements sociaux financés (5 milliards d’€uros) depuis 2001, leur permettant ainsi de respecter le taux de 20% imposé par la loi SRU (contre 13,4% à leur prise de fonctions, il est vrai) ?
  • la municipalité « de gauche » n’a pas hésité à combattre les « bourgeois » traditionnels de l’Ouest, afin d’implanter ces logements sociaux à destination des catégories populaires dans certains arrondissements riches ?

Peut-être effectivement que, sans cette action municipale, Paris serait, aujourd’hui, déjà réduit à une simple extension du Musée Grévin, squattée exclusivement par des touristes et riches investisseurs étrangers. Reste que l’objectif affiché de Delanoë & Cie de permettre aux ouvriers et employés de continuer à se loger dans la capitale n’a, clairement, pas été atteint… Malgré cette extension du parc d’habitat social accompagné de leurs traditionnels beaux discours lisses et dépolitisés sur la mixité et la tolérance, la sociologie des habitants de l’Est parisien a, en effet, radicalement changé depuis l’arrivée de la gauche. En dépit, donc, de sa communication sur le « logement pour tous », qui, elle-même, est, d’ailleurs, à relativiser :

  1. Du fait du peu de terrains constructibles dans la capitale, entre un tiers et la moitié des logements sociaux « créés » depuis 2001 ne sont pas des nouvelles constructions… mais de simples rachats ou préemptions de logements privés (souvent les moins chers, donc dégradés et « social » de fait, en tout cas occupés par des classes moyennes ou populaires) déjà existants.
    Conséquence: cela ne répond pas à la raréfaction de l’offre de logements intra-muros, pourtant à la base de la hausse des prix de l’immobilier et donc de l’éviction de nombre de foyers précaires. Mais, dans une logique clientéliste, l’arrivée de nouvelles populations modestes peut, dans certains cas, faire évoluer la couleur politique de certains bureaux de vote…
  2. Plus d’un tiers des créations de « logements sociaux » depuis 2001 sont des logements intermédiaires (PLS) et non des logements très sociaux (Plai), c’est-à-dire qu’ils sont accessibles uniquement à certaines classes moyennes supérieures, disposant d’un certain niveau de revenus (représentant 5% des demandeurs), excluant automatiquement les classes défavorisées. Objectif : rentabiliser plus rapidement l’investissement à travers l’accueil de populations plus aisées capables de supporter des loyers plus élevés. Des raisons électorales sont, là aussi, susceptibles d’éclairer ce choix…
  3. Au nom de la mixité sociale, la création des logements très sociaux (Plai) devait intervenir dans les beaux quartiers (VIIIe, XVe, XVIe, XVIIe)… sauf que, dans la pratique, la plupart des projets sont juridiquement bloqués par les députés, maires d’arrondissements et associations de riverains de ces territoires bourgeois. Pendant ce temps-là, la création de logements intermédiaires dans les bastions prolo-immigrés de l’Est est, pour sa part, plus qu’effective et favorise l’arrivée de classes moyennes qui, par leurs modes de vies, gentrifient ces quartiers populaires.

S’ils rachètent bien quelques immeubles pour produire du logement social, Paris est donc loin d’avoir épousé la même philosophie que la mairie voisine de Nanterre, par exemple. Ces élus communistes tentent par tous les moyens de réguler un marché qu’ils jugent soumis à l’inflation foncière et immobilière. Après avoir préempté un terrain, cette ville-symbole de la banlieue rouge le cède peu cher, voire à perte, à un promoteur (ex : 500€ le m² au lieu de 1000€) à condition que le prix de vente soit encadré et tienne compte de cette offrande publique (4 000€ le m² au lieu de 8 000€).

Et ce n’est pas faute de sous que Paris ne copie pas la politique volontariste de Nanterre, il est vrai assis sur la manne financière de La Défense. Le maire PS de la capitale est, lui aussi, à la tête d’un véritable trésor politique puisqu’il dispose d’un budget annuel de 8 milliards d’euros, dont plus d’un milliard perçu rien que grâce aux transactions immobilières (droits de mutation à titre onéreux)… Autrement dit : laisser délibérément exploser les prix de son foncier permet à la municipalité de financer ses opérations d’aménagement exemplaires d’un point de vue écologique (quartier Clichy-Batignolles, par exemple) et sa coûteuse politique de logements sociaux à l’efficacité pour le moins discutable.

D’ailleurs, l’importance de ces droits de mutation dans le budget municipal explique, peut-être, pourquoi la majorité de gauche ne s’est jamais réellement attaquée à la bulle immobilière. Cela aurait impliqué d’avoir le courage de rompre le consensus actuel sur le libre-marché. Et ce même consensus – transperçant le traditionnel clivage gauche/droite – explique, peut-être, pourquoi le gouvernement Ayrault a privilégié un « blocage » des loyers en fonction des prix d’un marché fou, plutôt qu’en fonction de la surface et la qualité des logements. Un mode de calcul privilégié, encore hier, par la loi de 1948 (en application jusque dans les années 80).

Refermons cette parenthèse technique, et revenons-en aux conséquences (géopolitiques) de ces décisions éminemment politiques (au sens de l’organisation de la vie de la cité). 

Bien entendu, Paris n’est pas encore uniformément peuplé de « bobos », dont l’orientation électorale – proche du PS et d’EELV – garantirait aux coalitions de gauche de faire de la capitale un fief électoral imprenable. Mais, ne rien faire contre l’expulsion des plus pauvres (souvent abstentionnistes, communistes ou frontistes) afin de pouvoir continuer à accueillir à bras ouverts des jeunes cadres, c’est également une manière, pour la municipalité, de répondre aux désidératas de cet électorat stratégique. Et, donc, de conforter son assise politique.
Soucieux de se différencier de la bourgeoisie patrimoniale peuplant l’inabordable Ouest parisien (mais aussi certains « gated communities » des Hauts-de-Seine), ces néo-Parisiens des quartiers-Est expriment effectivement des attentes relativement semblables, au-delà de voter de façon assez identique. Même s’ils ne forment pas un groupe social en tant que tel, nombre d’entre eux apprécient la possibilité offerte par Delanoë et Hidalgo d’embrasser à la fois un discours-vernis « de gauche » sur la mixité sociale et ethnique, sans devoir renoncer, pour autant, à l’homogénéisation de leur quartier et la transformation libérale de leur ville. 

D’un point de vie plus sociologique, une apparente mixité subsiste, encore aujourd’hui d’ailleurs, en zoomant sur certains quartiers autrefois populaires de la capitale et actuellement « en cours de gentrification » (le taux de pauvreté demeure de plus de 20% dans certains arrondissements du Nord ou de l’Est concentrant les logements sociaux). Si bien que Paris ne peut toujours pas être comparé à Londres ou New York en matière de ségrégation sociale et ethnique. Moins de quinze ans devraient toutefois suffire pour que ces avatars de la « classe créative » se soient totalement emparés de ces territoires populaires et les aient remodelés en Duty free d’aéroports faits de franchises élitistes, magasins de fringues et autres bars branchés. A l’instar de la transformation assez récente des anciennes mosaïques du 9ème ou du 12ème arrondissement. 

Et ce nivellement par le haut du peuplement de la capitale risque bien de continuer et s’accentuer, encore, demain. Nombre d’acteurs locaux désirent se rendre attractifs à tout prix aux yeux des gentrifieurs – parmi lesquels les professions de l’information, de la communication, des arts et des spectacles, déjà surreprésentés à Paris, sont particulièrement nombreux… même si certains ingénieurs et autres cadres du privé et notamment de la finance leur contestent progressivement cette hégémonie.

La mairie « de gauche » qui privilégie son image de ville rieuse – acquise grâce à Vélib’ et Paris-Plages – à celle de territoire révolté héritée de la Commune; les promoteurs immobiliers accros à la rente foncière; les petits commerçants à la recherche de clients à fort pouvoir d’achat; ou encore les groupes transnationaux embauchant essentiellement des cadres supérieurs, etc… TOUS ces acteurs ont de « bonnes raisons », selon eux, à accueillir ces nouveaux habitants aisés. TOUS ces acteurs ont de « bonnes raisons », selon eux, à ne rien faire contre la montée des prix de l’immobilier dans la capitale. Et ce malgré le problème philosophique que pose la transformation des quartiers populaires et l’éviction des plus pauvres toujours plus loin.

C’est ainsi que le bilan de l’action municipale menée de 2001 à 2014 présente, sans surprise, des effets bien plus faibles que ceux annoncés et proclamés pourtant haut et fort en matière de mixité sociale. Les raisons sont, comme on a pu le voir, à la fois idéologiques et électoralistes :

  • affirmer l’exemplarité du PS et des Verts parisiens en matière de logements sociaux, afin de présenter un « bilan de gauche » dépassant les projets festivo-libertaires transpartisans que sont le Vélib’ ou l’opération Paris Plage
  • consolider l’alliance électorale entre la majorité des classes moyennes supérieures – électorat volatile certes, mais correspondant à l’actuelle sociologie électorale « de gauche » – et les classes populaires échappant à l’exode urbain, malgré la domination de la loi du plus fort que font peser les premiers sur les plus modestes à une époque justement où une partie de cette gauche aisée veut croire que la lutte des classes est terminée.

Attention : l’échec de la politique d’habitat de la mairie de Paris à atteindre les objectifs officiellement escomptés – conserver une mixité sociale à l’intérieur du périphérique – ne signifie pas automatiquement que l’effet inverse – à savoir, l’embourgeoisement de la ville et l’expulsion des plus pauvres – était délibérément recherché par la majorité rose-verte-rouge. Autrement dit: faute de discours clairs sur le sujet, il demeure impossible d’affirmer que la disparition du Paris populaire est intentionnelle de la part de l’équipe Delanoë.

Converti à la stratégie électorale de Terra Nova, le PS parisien ne s’adresse effectivement pas aux bourgeois traditionnels, et de moins en moins aux catégories populaires. Reste qu’il est loin d’être le seul acteur à se satisfaire du développement démographique des classes moyennes supérieures progressistes.

C’est toute la limite de l’analyse marxiste-complotiste d’Anne Clerval (auteure du très bon « Paris contre le peuple »), qui relie automatiquement l’inaction politique contre la hausse de l’immobilier à la proximité électorale qu’existerait entre ce pouvoir complice et l’élite des gentrifieurs. La réalité semble légèrement plus complexe qu’un simple arbitrage politique en faveur des aristocrates contemporains et au détriment des sans-culottes: elle englobe tout à la fois la responsabilité d’un large pan d’acteurs locaux, de la société française et du système capitaliste.

Une seule chose demeure certaine: à l’échelle municipale comme gouvernementale, cet excès de communication de la part de « la gauche » sur sa supposée action bienfaitrice vis-à-vis des plus modestes ne cache pas une véritable peur de l’interventionnisme. Une crainte pour ne pas dire un manque de volontarisme politique faisant, d’ailleurs, davantage penser au néolibéralisme remodelant le New York de Bloomberg qu’à l’ordolibéralisme pratiqué à Berlin, ville également en proie à la gentrification mais qui a, au moins, l’intelligence d’en débattre publiquement. Dommage pour des « sociaux-démocrates » qui se disent mal à l’aise avec le coming-out idéologique du gouvernement.

A écouter Anne Hidalgo reprendre sans sourciller l’objectif des communistes d’atteindre 30% de logements sociaux à l’horizon 2030, en précisant toutefois veiller à réaliser « un effort particulier sur les logements sociaux intermédiaires pour les classes moyennes et les jeunes actifs », le PS et le PCF ne se sont, une nouvelle fois, pas retrouvés sur « un programme clairement de gauche : logement, services publics, action sociale. » C’est pourtant ce que prétend l’ambitieux Ian Brossat, alors qu’il s’apprête à avaler des couleuvres durant les 6 prochaines années. Tout au plus la gauche parisienne illustre-t-elle, au niveau municipal, la nouvelle idéologie d’une gauche qui a bien évolué depuis trente ans…

Lire également :

PS : si ce post n’est pas tendre avec Bertrand Delanöe et Anne Hidalgo, c’est avant tout dû à l’évolution du logiciel de pensée du PS parisien et de sa gestion locale. Mais que l’on se rassure, le déni frappe unanimement tous les candidats aux élections municipales 2014. Ni NKM (qui base sa campagne sur la sécurité et fait écho ainsi à la thèse de l’urbanisme revanchiste de Neil Smith) ni les Verts ou le FN n’ont, à-priori, prévu, non plus, de parler de la gentrification au cours de la campagne électorale.

Alors, en ce qui concerne la façon de réguler le « séparatisme républicain » de certains gentrifieurs – qui vantent le multiculturalisme des quartiers populaires et condamnent l’ouvrier comme le bourgeois votant FN, mais qui pratiquent l’entre-soi au quotidien en habitant des immeubles ethniquement et socialement homogènes et qui évitent de scolariser leurs enfants dans les collèges publics –, je crains que nous ne devions attendre encore longtemps…

Publicités
Comments
2 Responses to “Gentrification : Paris s’embourgeoise, les classes populaires poussées en banlieue”
Trackbacks
Check out what others are saying...
  1. […] Municipales: Paris s’embourgeoise, les candidats dans le déni […]



Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s