Cohésion : « les élites sont obnubilées par les métropoles » déplore Christophe Guilluy

Nicolas Sarkozy avait fait de « Fractures françaises » son livre de chevet durant la campagne présidentielle de 2012 ; son auteur visite désormais régulièrement Manuel Valls, Jean-Marc Ayrault et François Hollande. Lui, c’est le géographe Christophe Guilluy.
Dans un entretien qu’il m’a accordé pour la Gazette des communes, il aborde sans langue de bois des sujets aussi vastes que la mondialisation et la métropolisation, les banlieues et le séparatisme, les campagnes et le vote FN, son impact sur la cohésion nationale. Extraits inédits.

Le projet de loi « Métropoles » définitivement voté fin décembre fait-il de Paris, Lyon, Aix-Marseille, Toulouse, Lille, Bordeaux, Nantes, Strasbourg, Rennes, Rouen, Grenoble, Nice, Montpellier et Brest une priorité du gouvernement ?

Le gouvernement Ayrault fait de ces grandes villes une priorité, mais c’est tout sauf une surprise : obnubilée par la question économique, cela fait trente ans que la technostructure organise la France autour de ces métropoles. […]

Si les 40% de Français y vivant sont à l’origine de plus de 60% du PIB national, c’est un modèle qui ne fait pas société pour autant et qui délaisse toute une France périphérique – l’Ardèche, la Mayenne, les Ardennes, le Finistère ou encore le Cantal.

Sans aller jusqu’à dire qu’ils ont été abandonnés, reconnaissons qu’il y a eu un impensé des gouvernements successifs sur les petites et moyennes villes en périurbain ainsi que les zones rurales, où l’on retrouve aujourd’hui les ouvriers et les employés les plus précaires.

De là à affirmer que la métropolisation attaquerait la cohésion nationale…

Si l’on réfléchit à partir de la question sociale et non plus de la question économique, on obtient le négatif de la carte des métropoles.

En concentrant dans les grandes villes désindustrialisées les emplois les plus qualifiés, la métropolisation a créé les conditions de présence en ville des cadres et, à la marge celle de la plupart des immigrés. Mais les grandes villes n’intègrent plus l’ensemble des classes populaires.

Par leur poids économiques prépondérant dans l’économie du pays, les métropoles dessinent même les contours d’un nouveau « modèle sociologique. » Dans celui-ci, les inégalités sociales laissent la place aux inégalités ethnoculturelles, la lutte des classes à un combat pour la diversité.

Et selon vous, ces différences sociologiques entre territoires auraient des conséquences politiques ?

Les cadres, dont la plupart sont diplômés d’écoles privées et/ou travaillent dans de grands groupes globalisés accordent de moins en moins de légitimité à l’Etat républicain et font de moins en moins référence à l’idée de Nation : ils plébiscitent plutôt la gouvernance européenne en attendant la gouvernance mondiale.
Ils sont rejoints dans les grandes villes par la majorité des immigrés, ayant eux aussi adhéré aux valeurs de la mondialisation libérale en quittant leur pays.

Dans les banlieues comme dans les ville-centres des grandes métropoles, le fait d’être ou non « français » pèse ainsi de moins en moins face au sentiment d’appartenance religieux, culturel ou ethnique.
La France populaire et pavillonnaire s’inscrit, au contraire, à rebours de cette société mondialisée.

Un discours anti-mondialisation dans des territoires fragiles économiquement parvient à séduire des gens ayant fait le  constat par eux-mêmes qu’elle les avait en effet précarisés. S’ils se retrouvent autour de la Nation ou du protectionnisme, ces ouvriers et employés déclassés ne sont pas des idéologues s’étant subitement mis à lire Charles Maurras ou Maurice Allais : ils réagissent comme ils le peuvent face à des champs du possible qui se restreignent pour eux et leurs enfants.

Cette fracture idéologique serait telle que ces deux France ne se mélangeraient plus ?

Occultant l’émergence d’une petite bourgeoisie immigrée déménageant des banlieues défavorisées une fois leurs premiers jobs décrochés, ainsi que les difficultés sociales de « petits blancs » rejetés dans les territoires ruraux, les élites politiques et médiatiques véhiculent l’image d’une société d’apartheid.
Présenter les choses de façon aussi caricaturale est une critique à peine voilée de notre modèle républicain et égalitaire que nous connaissons.

Une fracture existe bel et bien, mais plutôt entre France métropolitaine et France périphérique. Loin de se résumer à une opposition idéologique entre « mondialistes libéraux » et « nationalistes », ou pire selon la bien-pensance, entre « non-racistes » et «racistes », le séparatisme est bien réel et traverse même l’ensemble de la société aujourd’hui. Les pratiques d’évitement se développent, et la mixité (ethnique comme sociale) est de plus en plus illusoire

Quels sont les ressorts de ce séparatisme global contre lequel vous alertez ?

Dans les métropoles, à contrario du séparatisme mis en place par une bourgeoisie patrimoniale – concentrée dans des village ou des quartiers huppés voire des lotissements clos et sécurisés, situés à proximité des grandes villes –, les couches supérieures urbaines, plus jeunes, disposant de revenus moins élevés semblent, elles, plus en phase avec le cosmopolitisme.

Portant très haut l’argument du vivre-ensemble et stigmatisant « l’égoïsme de la bourgeoisie traditionnelle » et « l’entre-soi xénophobe de la France pavillonnaire », certains parmi eux n’en ont pas moins développé de nouvelles pratiques d’évitement au cœur de la ville mixte et multiculturelle.
Bien qu’habillé aux couleurs de la République, ce séparatisme des villes se pratique essentiellement dans les quartiers populaires en cours de gentrification, à l’échelle du pâté d’immeuble rénové et du collège public où l’on ne scolarise plus ses enfants.

Les politiques publiques menées dans les grandes métropoles ne font-elles rien pour combattre cet échec républicain ?

Non, les gouvernants font la politique de leur seul électorat. La sociologie des grandes métropoles – composée des catégories supérieures et des classes populaires immigrées, bénéficiant de l’ouverture des marchés et/ou des frontières – forme une telle majorité politique qu’un Alain Juppé à Bordeaux met aujourd’hui en place les mêmes politiques publiques qu’un Gérard Collomb à Lyon.

Aux municipales, les candidats de gauche ou de droite des grandes villes s’étripent uniquement sur la vitesse des bus dans les couloirs dédiés, le rallongement de quelques kilomètres de pistes cyclables, ou s’il faut 20 ou 22% de logements sociaux; mais le débat public reste d’une vacuité totale.

Lire notre « Grand entretien » complet sur le site de La Gazette des communes…

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