La réforme de la politique de la ville, une révolution idéologique du PS ?

François Lamy avait prévenu dès sa nomination que « sa » réforme de la politique de la Ville ne serait pas un « énième Plan Marshall. » Si elles ne règleront assurément pas le problème du séparatisme qui ronge l’idée républicaine, principalement à l’intérieur des métropoles divisées entre quartiers populaires et gated-communities bourgeois, certaines orientations entérinées par le ministre délégué à la Ville ont pour ambition… de combler le fossé entre la France périphérique et la France métropolitaine. Un changement de cap qui rompt avec la doctrine officielle du PS ?

En remettant timidement au goût du jour, à budget constant, des arlésiennes comme la participation des habitants ou l’unité entre urbain et social, le projet de loi adopté le 27 novembre à l’Assemblée nationale n’a, en apparence, rien de révolutionnaire. Il n’a, d’autant plus, rien de révolutionnaire qu’il n’octroie toujours aucune capacité d’influence au ministre délégué à la Ville sur les dispositifs prioritaires de l’Education nationale (ZEP) ou de l’Intérieur (ZSP) censés gommer les écarts entre les banlieues défavorisées et les centre-villes représentant la norme, que le récépissé lors des contrôles de police a été abandonné, ou encore que le droit de vote pour les étrangers aux élections locales a été repoussé.

Quelques modifications substantielles ont toutefois été apportées par rapport aux différentes étapes de la politique de la ville mises en œuvre depuis trente ans. Ce qui n’est pas de trop, lorsque l’on sait que les jeunes habitants des zones urbaines sensibles restent encore aujourd’hui bien plus nombreux que les autres à décrocher du système scolaire, que la délinquance y est plus précoce et le sentiment d’insécurité en constante augmentation, que le taux de chômage demeure toujours massivement élevé, notamment chez les moins de 25 ans, etc…

Inefficacité  –  En donnant le primat à la seule rénovation urbaine, opération de communication aux objectifs fantasmatiques – « restaurer la mixité sociale », pour ne pas dire mixité ethnoculturelle – et déconnectée des aspirations d’habitants représentés malgré eux par des associations trop souvent clientélistes, la réforme de 2003 n’avait pas su inverser la tendance.

Bien que fortement soutenue sur le plan financier et acceptée par une partie des habitants dont le quotidien parvenait à être amélioré, la stratégie imprimée par Jean-Louis Borloo n’est pas parvenue à stopper la ségrégation urbaine subie par ces quartiers de pauvres et/ou d’immigrés, ni à empêcher les stratégies d’évitement (résidentiel, scolaire) mises en place par les classes moyennes des centres-villes.
En cela, elle a failli à l’objectif affiché de la politique de la ville, ce réseau inextricable de dispositifs, mécanismes de discrimination positive et financements ciblant les quartiers les plus en difficulté dans l’objectif de réduire les inégalités spatiales.

Fracture  –  Gageons donc que la nouvelle impulsion donnée par le gouvernement Ayrault change (enfin) la donne par rapport à hier. Par crainte d’une fracture entre France périphérique et France métropolitaine, François Lamy a sélectionné les lieux d’interventions « prioritaires » selon leur seule pauvreté, et non plus des critères tels que le nombre de grands ensembles. Sont désormais traités par la politique de la ville mise en oeuvre pas sa successeur Najat Vallaud-Belkacem :

  • comme à l’accoutumée, des banlieues déclassées de métropoles dynamiques, concentrant les minorités immigrées ;
  • fait nouveau cette fois-ci, des quartiers populaires de villes moyennes, souvent isolées en territoire périurbain et rural en déclin, peuplées d’ouvriers et employés précaires.

Conversion  –  Pour la première fois de l’histoire, la politique de la ville visera l’essentiel des pauvres mis au « ban » (au sens littéral de la banlieue), qu’ils vivent dans des déserts victimes de la ghéttoïsation urbaine, de la relégation périurbaine ou de l’isolement rural, qu’ils soient Français, étrangers, Français immigrés de descendants italiens ou polonais ou Français immigrés de descendants maghrébins ou africains.
Idéologiquement, cela va à l’encontre de la doctrine en vigueur au PS depuis trente ans. « Lorsqu’ils ont épousé l’économie de marché, les socialistes français ont également adopté la sociologie américaine » éclaire le géographe Christophe Guilluy.

A défaut de la lutte des classes et d’une « révolution » économique et sociale concrétisant l’émancipation universelle – devenue impossible sous le sceau libéral et capitaliste – le PS, déboussolé et de plus en plus divisé, s’est progressivement rabattu depuis trente ans sur la défense des particularismes. L’unique thème faisant encore consensus à gauche étant alors le combat libertaire en faveur des droits des minorités et des individus (féminisme, antiracisme, régionalisme, homosexualité, etc)…

Ce qui explique la rapidité avec laquelle la gauche mitterrandienne a rompu avec la sacro-sainte égalité territoriale devant profiter à toutes les populations précaires, ceux des banlieues comme des campagnes. A la place, le PS a accepté de « dorer le ghetto » via une politique spécifique d’intégration des seules populations immigrés… qui ne disait pas son nom pour autant, comme le relève Jacques Donzelot.

En inventant la « politique de la ville » et en concentrant ses faibles moyens uniquement sur les territoires urbains drainant l’essentiel des flux migratoires et dont certains quartiers étaient effectivement tenus à distance du reste de la ville, le pouvoir socialiste a sciemment confondu les « ghettos blacks » américains et les banlieues de la France républicaine – oubliant néanmoins que 75% de la population pauvre de l’Hexagone ne résidaient pas forcément dans ces quartiers pauvres concentrant les minorités visibles.

Rééquilibrage  –  « L’attention de plus en plus grande pour les banlieues et les minorités est, sans surprises, allé de pair avec une indifférence croissante pour la classe ouvrière en particulier, et plus massivement encore, pour les couches populaires des espaces périurbains et ruraux » détaille l’auteur du (vrai, mais) trop manichéen « Fractures françaises », Christophe Guilluy. « Exit les précaires des campagnes de la Nièvre, où l’on croise pourtant aussi peu de grands bourgeois mais qui sont considérés de facto comme « inclus » car Blancs. »

La réforme de François Lamy doit enfin permettre d’en finir avec cette approche exclusive vis-à-vis des précaires concentrés dans les quartiers d’immigrations, et élargir la politique de la ville non seulement à un public ciblé en fonction de ses origines ethniques mais aussi aux campagnes peuplées de « petits blancs ». Preuve que quelques idées infusent encore à Solférino, qu’une prise de conscience est en train d’intervenir et remette en cause la fâcheuse habitude du PS à privilégier les seuls électeurs des métropoles, sans se soucier le moins du monde des classes populaires victimes de l’exode urbain s’étant réfugiées depuis plusieurs années dans le périurbain et le rural.

Problème : la politique de la ville change ainsi de mission et de public sans même être parvenue à son objectif initial qui était de réduire l’écart entre les centre-villes et les quartiers périphériques. La réforme de ces différents dispositifs se réalise à moyens constant, soit quelques centaines de millions d’euros – la plaçant bien loin des milliards accordés aux plus riches sous forme de crédits d’impôts et de niches fiscales –, de surcroît dans un contexte d’austérité, et provoque donc une baisse des fonds engagés dans la lutte contre la ségrégation urbaine (et raciale) dans les grandes agglomérations.

Cette décision entérinée par François Lamy pourrait néanmoins se justifier. La situation des banlieues est loin d’être rose, mais leurs habitants (qui, rappellons-le à toutes fins utiles, n’y choisissent généralement pas d’y vivre mais y sont contraints) y possèderaient encore quelques chances d’ascension sociale du fait de la proximité d’offres scolaires multiples et d’un marché de l’emploi à dynamique : la mobilité y est importante. Preuve en est : les mieux intégrés de ces quartiers de relégation les quittent assez rapidement et sont immédiatement remplacés par de nouvelles populations, généralement aussi immigrées, en tout cas toujours précaires.

Ascenseur social  –  Même si, dans la pratique, ces chemins de vie positifs demeurent encore trop rares – du fait de la prégnance des emplois tertiaires et qualifiés dans les métropoles auxquels les non-diplômés n’ont pas accès, ainsi que des discriminations ethnoculturelles qui y perdurent – ces populations précaires bénéficient encore légèrement de la mondialisation et de l’ascenseur social qui l’accompagne.

La situation de la périphérie urbaine des métropoles, aussi fragile soit-elle en regard du manque criant de transports et plus généralement de services publics, reste à comparer avec l’éloignement de certains territoires périurbains et ruraux nouvellement intégrés à la géographie prioritaire de la politique de la ville. Victimes de la désindustrialisation accélérée par la mondialisation, une partie de leurs habitants ne bénéficiaient jusqu’ici d’aucune garantie ou de dispositifs de secours face à la détérioration de leurs conditions de vies.

La politique de la ville ne s’y appliquant pas jusqu’à hier, la notion d’égalité inscrite au fronton de leur mairie et la mobilité sociale qu’elle suppose n’était jusqu’ici qu’un énième slogan d’une République dévoyée. Les individus des classes populaires de ces campagnes n’étaient pas concernées par la discrimination positive territoriale, qui prévoyait par exemple en matière d’éducation la mise en place de cours de soutiens pour les jeunes fréquentant des lycées de quartiers sensibles (ZEP) désireux d’intégrer Sciences Po.

C’est sans surprises que l’exaspération s’y est développé à grand pas… ainsi que le vote FN.
(Actualisation post-municipales: 9 villes sur 11 glanées par le FN en 2014 ont intégré la nouvelle géographie prioritaire de la politique de la ville).

Discriminations  –  Si l’on ne peut que féliciter François Lamy pour le bienfondé de cette réorientation malgré les problèmes financiers qu’elle pose dans la lutte contre la ségrégation ethnoculturelle, un autre reproche peut toutefois lui être adressé : la France connaît bien une double ségrégation sociale et spatiale, qui concerne effectivement les classes populaires éloignées des centres urbains mais aussi les populations immigrées des banlieues métropolitaines, qui doivent faire face à des discriminations sociales, raciales et/ou religieuses.

A défaut de garanties financières vis-à-vis de la politique d’intégration des banlieues, dont la situation encore une fois est loin d’être saine, cet ancien apparatchik socialiste aurait pu ôter ses lunettes de technicien pour enfiler à nouveau celle de professionnel de la politique. Alors que les moyens « quantitatifs » restent dérisoires et le seront encore plus à l’avenir, cette réforme censée permettre le « retour de l’Etat républicain » a occulté tout débat ambitieux sur les enjeux « qualitatifs » de la politique de la ville. Notamment dans les banlieues, donc.

Le géopoliticien Jérémy Robine, auteur du livre « Les ghettos de la Nation », reproche au ministre délégué à la Ville de « ne pas regarder en face les questions de discriminations systémiques et institutionnalisées dont sont victimes les habitants des quartiers populaires, symptôme d’une fracture raciale menaçant la cohésion nationale. » Du colonialisme à la guerre d’Algérie, le récit républicain traditionnel a sciemment occulté toute une partie de l’histoire de France.

République  –  Pourquoi ne pas reconnaître cette histoire et lutter contre cette ségrégation ethnoculturelle ? Cela remettrait en cause, selon certains socialistes qui l’ont pourtant allègrement dévoyé jusqu’ici, le modèle républicain qui occulte les origines des citoyens. Nier que la perception raciale est encore aujourd’hui opératoire pour ne pas avoir à assumer, donc.

Dans une société mondialisée qui subit la crise tout en devenant cosmopolite et multiculturelle, les inégalités raciales – évidemment condamnables, mais propres à une société capitaliste donc inégalitaire héritée qui plus est d’un ancien empire colonial – persistent (tant en termes de discriminations à l’emploi que de bavures policières) voire se développent de jour en jour parmi les classes populaires. En parallèle, les stratégies séparatistes mises en place par les classes supérieures des métropoles voisines rongent progressivement la France républicaine.

Au même titre que la fracture entre France périphérique et France métropolitaine, très légèrement gommée par la nouvelle géographie prioritaire donc, la réduction de la fracture urbaine aurait du être un des chantiers de François Lamy.
Malheureusement, ni lui ni ses successeurs Najat Vallaud-Belkacem et Myriam El Khomri – à la tête d’un ministère au budget ridicule – n’ont souhaité, ou du moins n’ont été autorisés, ni par Matignon ni par l’Elysée, à affronter cette question dont devrait pourtant urgemment traiter un gouvernement socialiste.

République, libéralisme, racisme et électoralisme: le PS se ment à lui-même

En bonus, François Lamy et le gouvernement ont trouvé une autre utilité à la cartographie utilisée pour définir les territoires prioritaires : ils auraient établi une corrélation évidente entre le vote d’extrême-droite et la concentration de pauvreté (qu’elle soit vécue, perçue ou redoutée). Tant mieux, aurait-on tendance à penser de prime abord, s’ils ont enfin prévu de combattre le FN par une politique publique et non plus des incantations moralisatrices

Cette corrélation quasi-automatique révèle néanmoins les préjugés des classes dominantes (notamment de gauche) sur les classes dominées : l’électeur Front National est, par définition, un pauvre, qui, par définition, est raciste. Surtout, cette analyse simpliste présente le défaut de déculpabiliser l’adversaire qui devrait être le véritable ennemi de la gauche.

Le citoyen de classes moyenne supérieure ou aisée, se complaisant dans les dîners mondains à dénoncer le racisme grossier de ce salopard d’ouvrier ou d’employé Français (qu’il ne côtoie jamais, en outre) tout en construisant de façon hypocrite des stratégies d’évitement pour fuir son voisin basané tant en termes de logement que d’établissements scolaires, est bien plus dangereux pour la République et l’avenir de notre société.

Problème : ce bourgeois (bohème ou non, sortons des disputes stériles et du bobo-bashing) résidant dans le centre-ville d’une grande agglomération et adepte d’un séparatisme sournois lui permettant de masquer son racisme ordinaire… vote de plus en plus à gauche et plébiscite la nouvelle ligne économique du parti ! S’il ne semble pas enclin à satisfaire la demande de nouvelles frontières formulée par l’électeur FN d’Hénin-Beaumont, le PS libéral accepte que son électorat bobo de Belleville bâtisse lui-même ses propres barrières en contournant la carte scolaire et en profitant d’un logement social intermédiaire suffisamment sécurisé et très homogène ethniquement parlant…

Il ne faut pas trop en demander au gouvernement, déterminé à combattre le racisme… sauf lorsqu’il se pratique de façon discrète et émane de son propre électorat. Victime du « vote bobo », le PS ne défend plus que les gagnants de la mondialisation et se coupe d’une partie non négligeable du pays.

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  1. […] de la politique de la ville (pour ne pas dire, jusqu’à aujourd’hui, politique en faveur des banlieues) l’illustre parfaitement: les élus soignent à la fois les habitants des quartiers […]



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