Ecotaxe : de manipulations en manipulations

Si l’on en doutait encore, preuve a de nouveau été donnée ce week-end que la question identitaire demeure un levier efficace pour mobiliser les foules. Malgré qu’ils aient déjà obtenu la suspension de l’écotaxe – après avoir préalablement obtenus un rabais de 50% pour leur région – entre 15 000 bretons (selon la police) et 30 000 « bonnets rouges » (selon les organisateurs) ont manifesté samedi 2 novembre à Quimper.

Bonnets rouges ou chiffon rouge ? – Sous le consensuel mot d’ordre – « conserver l’emploi en Bretagne » – renvoyant à des milliers de licenciements enregistrés ces derniers mois ayant ému la région pour ne pas dire le pays entier, se cachait une autre raison, la véritable raison même, affirmée ouvertement quelques jours plus tôt : la suppression pure et simple de l’écotaxe, bien que celle-ci ne soit en rien responsable des récents problèmes de la Bretagne profonde.

Medef local, agriculteurs proches de la FNSEA, patrons de la grande distribution, transporteurs, exportateurs, salariés en difficulté mais aussi organisateurs du festival des Vieilles Charrues, militants de La Manif pour tous, partis autonomistes ou indépendantistes bretons, associations de promotion de la langue et de la culture bretonne, syndicalistes de FO, représentants du Front national et du NPA, tous ou presque se sont donc mobilisés d’un même élan (avec plus ou moins d’arrières-pensées) contre cette nouvelle taxe.

Lire mon article « Quand les renseignements intérieurs alertent sur un risque d’expansion régionaliste » publié sur la Gazette des Communes
http://www.lagazettedescommunes.com/204772/ecotaxe-quand-les-renseignements-interieurs-alertent-sur-un-risque-dexpansion-regionaliste/

Il ne s’agit pas ici de nier la détresse de ces classes populaires, récemment mis à la porte des industries agroalimentaires, automobiles, des télécoms ou encore de la construction navales, et menacés de devoir quitter à jamais leur territoire de cœur pour pouvoir vivre décemment.
Si cette colère permettait d’ailleurs aux journalistes et aux politiques de comprendre que le dogme de la mobilité, structurant les métropoles où ils vivent, n’est pas désiré par les classes populaires des territoires périurbains et ruraux pour qui la mondialisation se confond au contraire avec une mobilité subie, cela représenterait d’ailleurs une grande avancée.

Il s’agit surtout de dénoncer la récupération du désarroi de ces précaires par une partie des élites bretonnes – et pas seulement la droite et l’extrême-droite contrairement à ce que certains voudraient faire croire –, dans son combat intéressé contre l’écotaxe, révélatrice de l’échec du modèle breton – basé sur un productivisme bas de gamme et maintenu à flot par les aides à l’export européennes.

Le régionalisme, un vecteur de diffusion – Profitant de la crise sociale, le patronat local a fait de cet impôt supplémentaire un symbole de l’incompréhension des hauts-fonctionnaires de Bercy, et ainsi rappelé à toute une région (et pas seulement aux régionalistes) de mauvais souvenirs liés à l’exclusion de la Bretagne des chantiers de la reconstruction nationale lancée par l’Etat central durant l’après-guerre.

L’intégration de la préoccupation de l’emploi à leur conservatisme et leur doléance anti-fiscale a permis à cette alliance hétéroclite de réveiller quelques réflexes identitaires. Et ainsi de s’octroyer le soutien de la population pour maintenir une industrie sans scrupules environnementaux, étant parvenu à jeter à la poubelle son potentiel agricole qui aurait pu rendre les Côtes-d’Armor ou le centre-Finistère prospère. Fallait y penser.

Cela dit, la contestation de l’écotaxe aurait été plus que recevable si elle avait été abordée non pas pour perpétuer un modèle économique archaïque mais pour dénoncer son coût pharamineux pour les finances publiques.
Pied et poings liés par la signature d’un énième partenariat public-privé insensé sous la mandature sarkozyste, l’Etat devra débourser près d’un milliard s’il venait à supprimer effectivement cette taxe.

Comme pour nombre de projets nécessitant de lourds investissements – ici des portiques de télépéage, des boîtiers de géolocalisation et des logiciels de recouvrement – la mise en œuvre de cet impôt républicain puis son recouvrement a été confié – à l’issue d’un appel d’offres disputé sous la procédure du « dialogue compétitif » évitant de respecter le code des marchés publics et la loi Sapin – au consortium privé Ecomouv, par idéologie délégataire autant que manque de courage politique.

Un coût exorbitant et bien d’autres excès – En contrepartie de 650 millions d’euros d’investissement, cette émanation du concessionnaire des autoroutes italiennes Autostrade (70%), associé pour l’occasion aux principaux acteurs des autoroutes françaises mais aussi à la SNCF ou encore Thalès, Ecomouv a négocié des conditions particulièrement favorables.
Durant les prochaines quatorze années, il récupérera en effet un peu plus de 20% du rendement de la taxe (soit environ 3,2 milliards d’euros des 16 milliards récoltés), quand le recouvrement de l’impôt coûte d’habitude au Trésor de 3 à 4% de la somme amassée.

Depuis la signature de ce PPP, il a également été décidé (suite à un lobbying d’Ecomouv?) que cette taxe – qui devait initialement servir à limiter les transports internationaux – ne concernera plus que 15 000 kilomètres de routes nationales et départementales, et donc touchera davantage les transports locaux que les transports internationaux. Autrement dit: le porc élevé en Bretagne continuera à faire 1 500 kms par autoroute pour être abattu en Allemagne par des ouvriers venus de l’Est émargeant à 400€ par mois (minijobs), avant de revenir en France prêt à consommer avec la mention « élevé en Bretagne »…

Autres scandales : ce groupe privé – disposant de peu de fonds propres, moins de 10 millions d’euros aujourd’hui, et désormais fortement endetté, à hauteur de plus de 450 millions d’euros – percevant l’impôt au nom de l’Etat a été monté de la sorte qu’il ne soit jamais amené à payer d’impôts.
Ecomouv ne paiera pas davantage de pénalités de retards ni d’amendes, malgré son échec à mettre en œuvre un système qui devait initialement entrer en vigueur au printemps 2013.

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