Démocratie : de quoi populisme est-il le nom?

« Populisme ! » « Populisme ! » « Populisme ! » : les pourfendeurs, tant médiatiques que politiques, de Jean-Luc Mélenchon ne cessent de s’agiter sur leurs chaises comme des cabris pour discréditer le leader du Front de Gauche (certes, plus que jamais vulgaire et caricatural dans sa volonté de se substituer aux socialistes).

Bien que s’inscrivant davantage dans la démarche anti-élitiste du sociologue Pierre Bourdieu que du parcours fasciste du duce Mussolini, ils assimilent régulièrement les beaux mots de ce tribun hors-pair… au langage trivial tenu par le Front national. Au nom de la dénonciation du « Populisme » et, à travers cela, de la stratégie politique des « Extrêmes. »

Peu importe que Mélenchon s’adresse aux rares bobos dont l’idéalisme dépasse encore l’individualisme tandis que Marine Le Pen séduit, elle, des ouvriers en totale déshérence ; ni que l’instauration d’une VIème République ne prévoit pas l’application de la préférence nationale ; ou encore que les populistes néonazis d’Aube Dorée combattraient avec plaisir les populistes doux rêveurs d’Occupy Wall Street.

Le seul point fédérateur susceptible de relier Le Pen et Mélenchon serait leur hostilité à l’encontre de l’Union européenne, et plus globalement l’abandon du « Peuple » par les élites mondialisées en matière économique. Autrement dit: la rupture avec le consensus néolibéral. Mais lorsque la première prône de façon très simpliste une sortie de l’euro, le second réclame la ré-orientation des politiques communautaires…

Utilisé de façon incontinente par nombre d’acteurs et commentateurs de la vie politique depuis la victoire du « Non » au référendum de 2005 sur le Traité Constitutionnel Européen (TCE), ce mot est désormais perçu comme un maux : « populisme » rimerait au choix avec démagogie, nationalisme, fascisme, cynisme, archaïsme ou bien souverainisme. A trop vouloir dire, ce mot devenu aussi flou et creux que l’usage de « barbare » dans la rhétorique gréco-romaine ne dit plus grand chose.

Désignant des postures et des programmes aussi antagonistes que celles du Front national et du Front de gauche, le terme « populisme » ne recouvre pas une pensée en tant que telle, mais désigne plusieurs courants de pensée « irrationnels. » Autrement dit : il sert avant tout aux « élites » pour protéger leur propre idéologie, idéologie qui ne s’assume pas comme telle pour autant.

Selon ses utilisateurs contemporains peuplant les rédactions et les sièges de partis politiques, ce mot consisterait surtout à inculper sans cesse le complot des riches et des puissants en regard de la pureté présumée d’un peuple-victime, et traduirait l’utilisation de moyens illimités et le mensonge pour parvenir à ses fins.
Une acceptation bien loin de la définition éminemment républicaine retenue par le Larousse – « idéologie  visant à libérer le peuple sans recourir à la lutte des classes ». De là à y voir un rejet si ce n’est un mépris de ce dit-Peuple, il n’y a qu’un pas… que je franchis allègrement.

N’ambitionnant rien d’autre qu’une technocratisation orthodoxe de la vie politique, ces élites si critiques du «populisme » ne daignent malheureusement pas analyser les différents symptômes de cette « maladie » contaminant pourtant une part croissante de leurs administrés. Preuve en est de nouveau faite avec la réforme des retraites en cours de préparation, téléguidée par Bruxelles.

Peu sourcilleux de la montée de l’extrême-droite sur le Vieux Continent, la Commission européenne enjoint dans un plan « clés en main » offert à Jean-Marc Ayrault – « socialiste » ayant pourtant manifesté il y a trois ans contre la réforme à minima de la droite et il y a cinq ans pour une Europe citoyenne – d’«équilibrer durablement le système de retraite en 2020 au plus tard, par exemple en adaptant les règles d’indexation, en augmentant encore l’âge légal de départ à la retraite et la durée de cotisation pour bénéficier d’une retraite à taux plein et en réexaminant les régimes spéciaux, tout en évitant une augmentation des cotisations sociales patronales »…
La marge de manœuvre restante au gouvernement national est, pour le moins, très mince.

Pourtant, à écouter la plupart des professionnels politiques, la montée des populismes ne résulterait aucunement :

  1. Du ralliement des différents partis de gouvernement au mythe de l’auto-régulation des marchés, entraînant, de fait, un faible impact des alternances électorales sur les politiques publiques mises en œuvre par la « gauche » comme par la « droite ».
  2. Des dysfonctionnements du régime démocratique et du dévoiement du régime républicain par le système capitaliste, s’ajoutant à la mal-représentation, à l’absence de réels contre-pouvoirs, ainsi qu’à l’influence croissante d’une oligarchie intouchable.

De l’autre côté, la majorité des patrons de presse et responsables de médias refusent d’aborder dans toute leur complexité certains de nos fondamentaux contemporains :

  1. La contestation d’une Europe néo-libérale et anti-démocratique à la seule visée mercantile n’a pas sa place dans leurs colonnes, occultant ainsi qu’elle  pourrait être porteuse d’un projet communautaire alternatif.
  2. La critique de la mondialisation – malgré que la plus grande misère côtoie aujourd’hui la plus grande richesse dans une indifférence grandissante – ne mérite pas d’être davantage traitée dans les journaux, tant elle a permit à quelques chinois et indiens d’intégrer le classement Forbes.

Est-il encore utile de rappeler qu’aucun mot n’existe pour signifier ce qui serait l’exact opposé du populisme, à savoir l’idéalisation non plus du peuple mais des élites ? Nul besoin, non plus, de préciser le flou lexical entourant le « populisme » ou ne serait-ce que d’en identifier les ressorts, dans la mesure où sa dénonciation demeure avant tout un argument politique : si jamais certains citoyens – n’ayant pas été suffisamment influencés par un débat public dénué d’esprit critique – encore nostalgiques des principes du Conseil national de la résistance venaient à refuser la régression dans laquelle les mène tout droit ces élites libérales, personnalités politiques et éditocrates les mettraient aussitôt en garde contre… le « populisme » !  Ou comment transformer une prémisse de révolte en un problème sociétal, tout en laissant gouverner les « élus du peuple » dans le seul intérêt de quelques capitalistes dont la fortune socialement inutile continuerait dans le même temps à prospérer.

Dit autrement: l’invention de ce terme et sa généralisation dans l’espace public n’est qu’un moyen de « diaboliser comme fasciste toute inquiétude ou perplexité du peuple à l’endroit des décisions qui le concernent et que prend solitairement l’oligarchie régnante. » [Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond, Jean-Claude Michéa, 1998]

Pourquoi est-ce important de réhabiliter ce terme ? Si la démocratie absolue athénienne (populiste par essence) ne paraît guère enviable au vu de sa fin cataclysmique, une « VIème République » ambitieuse – entre guillemets, tant cette arlésienne si fantasmée n’a jamais été décrite précisément, ni par Mélenchon ni par Montebourg – pourrait éventuellement remettre au goût du jour la notion de « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. »

Sous quelle forme ? Un mélange de démocratie représentative – la prise de décision et l’acte de gouverner resterait pour des questions d’efficacité et de gouvernance aux mains d’élus – et de démocratie directe – de nouvelles procédures interactives responsabiliseraient le citoyen, par exemple en calquant le modèle suisse des référendums populaires, ou en l’associant plus étroitement au travail législatif – permettrait d’équilibrer le pouvoir des élites et le pouvoir de la société.

Instaurer plus d’interaction entre gouvernés et gouvernants n’implique pas de donner un blanc-seing à l’un ou à l’autre ; le mépris hautain des élites face au « populisme » est condamnable au même titre que le moralisme idéalisant la démocratie directe exercée par « Le bon peuple paysan et ouvrier » (qui regrouperait soi-disant l’ensemble des personnes ne prenant pas part à la sécession des riches, alors que la société actuelle y compris les classes populaires tend de plus en plus vers une simple collection d’individus aux intérêts divergents et se faisant concurrence les uns les autres).

S’il s’agit seulement de remplacer la technicisation biaisée de l’exercice du pouvoir par une « démocratie d’opinion » constamment soumise aux humeurs changeantes de l’électorat et à ses colères quotidiennes, alors non merci…
Empruntant déjà régulièrement les codes du commentaire sportif, le journalisme politique tel que pratiqué par les chaînes d’information en continu nous en donne régulièrement l’aperçu. Qu’apporte, par exemple, ce nouveau type de sondages, simulant les résultats de l’élection présidentielle un an après, si ce n’est remettre en cause l’autorité politique issue des urnes ? Strictement rien.

Dans ce schéma aux effets dévastateurs, la volatilité des opinions et le temps court des baromètres politiques entraînerait à coup sûr une valse des gouvernements. Autrement dit, le vote du citoyen pèserait moins qu’un pseudo-résultat concocté par une entreprise privée fabriquant des sondages. S’il ne faut absolument pas donner tous les pouvoirs au citoyen-individu, sa plus grande association est néanmoins nécessaire.

Condamnant dès les années 90 l’intégrisme néolibéral de nos élites politiques, le philosophe Cornelius Castoriadis n’omettait pas de souligner, en contrepartie, la responsabilité du citoyen : dans un monde contemporain dépolitisé où l’individu est libre de faire ce qu’il souhaite sans tenir compte des autres, le comportement d’une partie grandissante de nos concitoyens semble être de se préserver autant que possible de participer à la vie publique.

A moins de laisser le monopole de ce désintérêt cette exigence non-comblée au Front national, il est plus que temps de passer d’une démocratie gouvernée à une démocratie gouvernante, que la politique « devienne quelque chose pour tous, et non plus le tout de quelques-uns » pour paraphraser Jacques Julliard.

Lire également:

Selon un illustre penseur n’ayant aucune autre légitimité que moi-même, le « Populisme » devient nécessaire en démocratie lorsque la courbe d’une possible transgression des inégalités de naissance (lieu de naissance, condition de ses parents, accès à l’éducation et à la santé) par la mobilité sociale ne parvient plus à croiser la courbe, au-dessus d’elle, de la probabilité d’être gouverné par une minorité favorisée. Méditez cela (ou pas).

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One Response to “Démocratie : de quoi populisme est-il le nom?”
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  1. […] pour aller chérir la droite et les "libéraux de droite", mais pour revenir à une opposition plus classique entre la masse des "gens ordinaires" contre les élites ploutocr… défendant l’oligarchie […]



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