Banlieues : tout reste à faire pour la gauche

C’est ce qu’on appelle une opération de communication réussie. Mardi 19 février dans le 7ème arrondissement parisien, le premier Ministre lance la réforme de la politique de la Ville et annonce le « retour de l’Etat républicain dans les quartiers » sensibles.

Réforme de la géographie prioritaire et mobilisation du droit commun y compris dans les quartiers les plus en difficulté, création d’un contrat de ville unique dont la gouvernance sera assurée par les intercommunalités, achèvement du plan de rénovation urbaine, fléchage d’emplois d’avenirs, création d’emplois francs subventionnés pour lutter contre les discriminations, scolarisation des moins de trois ans… La liste des 27 mesures adoptées lors de ce comité interministériel des villes est longue, mais le caractère technocratique de ces mesures est, lui, toujours bien présent !

Qu’à cela n’en tienne, tout avait été pensé pour que les médias puissent illustrer leurs sujets: les JT se sont ainsi basés sur les images de Jean-Marc Ayrault s’aventurant, la veille, entre les tours et autres barres d’habitat social de Clichy-sous-Bois, ghetto de Seine-Saint-Denis à douze kilomètres de la capitale. A plus d’une heure en transports en commun aussi, mais ni la voiture officielle du premier Ministre ni les cars spécialement affrétés pour les journalistes ne leur ont permit de s’en apercevoir…

C’est de cette enclave – emblématique de l’abandon par l’Etat de certains de ses territoires – qu’étaient parties les émeutes de l’automne 2005. Et c’est d’ici que le gouvernement social-libéral souhaite renouer avec les cinq millions de Français – dont une majorité d’immigrés et de moins de 25 ans aujourd’hui en marge de la société – parqués délibérément dans ces banlieues concentrant des situations économiques, sociales et politiques préoccupantes. Le symbole est fort…

Sans faire de procès d’intention – ce qui serait malvenu après des années de stigmatisation sous l’ère Sarkozy – les socialistes devraient toutefois peiner à résoudre les difficultés consécutives à une telle ségrégation sociale et ethnique, simplement par le biais d’un volontarisme affiché et de dispositifs en apparence louables, mais qui n’ont jamais prouvé leur efficacité en trente ans de politique de la Ville.

Le nécessaire aggiornamento du PS

Taux de chômage dépassant les 20% d’actifs, dépendance vis-à-vis des aides sociales, taux de pauvreté bien supérieur à celui du reste de la métropole, sur-délinquance notamment juvénile, échec scolaire massif, faible niveau de qualification… Contrairement à bon nombre de fantasmes, le problème des banlieues françaises ne se pose que depuis la fin des Trente Glorieuses, lorsque la population ouvrière a été conjointement confrontée à la montée du chômage puis au passage d’une immigration de travail à une immigration de peuplement.

Banlieue - AmandaVincentRouse

Les premières violences urbaines touchant la région lyonnaise (Vénissieux) à l’été 1981 suivant l’élection de François Mitterrand – et alors qu’un rien semblait pouvoir déclencher de nouvelles émeutes – obligèrent le gouvernement de Pierre Mauroy à s’emparer de la question. De la mauvaise manière.
Déjà à l’époque, la gauche ne voyait pas – ou ne souhaitait pas voir – la réalité de la fracture entre le territoire métropolitain et ces banlieues, territoires où tous les hommes ne naissent pas libres et égaux en droits, où la loi républicaine est concurrencée par la loi du plus fort, et où la loi du silence a été imposée à la majorité des habitants.

De la frilosité française à mettre des mots sur ses maux naîtra alors l’euphémisme de « politique de la Ville » – une politique publique de discrimination positive ne disant pas son nom. Désireux de ne pas donner raison au clan Le Pen multipliant les amalgames pernicieux liant immigration et délinquance, les socialistes se soucièrent des banlieues en laissant toutefois prospérer l’insécurité, tout comme ils observèrent le glissement à l’extrême-droite d’une part croissante de leur électorat populaire(PCF) sans réagir non plus.

Au-delà de cette regrettable conséquence électorale, cet aveuglement impacta les objectifs mêmes de ce dispositif: les habitants des quartiers comme l’opinion publique se représentent aujourd’hui – à juste titre – la politique de la Ville française comme une mise sous tutelle des banlieues, à une victimisation des immigrés concentrés dans ces grands ensembles. Autrement dit, pas vraiment des images à-même de convaincre que les quartiers sensibles sont des territoires à part entière de la République, et que les personnes d’origine étrangère ne soient pas des Français entièrement à part…

Face à la radicalisation de notre société, le temps presse…

C’est tout le défi se posant à la gauche aujourd’hui, alors que le contexte de crise favorise la poussée nationaliste et que la désignation de bouc-émissaires se banalise avec la droitisation de la société : pas forcément coupables mais rejetés quoi qu’il arrive, ces Français nés en France de parents immigrés souffrent aujourd’hui d’un sentiment d’abandon. Comment refuser d’entendre qu’une partie d’entre eux, puissent, à leur tour, finir par perdre foi dans le roman national, ses valeurs égalitaires et son pacte républicain ? Lorsqu’ils voient leurs droits bafoués par la République et survivent grâce à la solidarité communautaire, comment croire qu’ils ne risquent pas de s’auto-exclure voire de s’auto-radicaliser ?

La politique de la Ville doit changer de paradigme et vite : elle doit cesser avec ses objectifs aussi hypocrites qu’irréalisables de mixité sociale ou de banalisation des quartiers populaires dans l’environnement métropolitain rabâchés lors du simulacre organisé par Jean-Marc Ayrault, pour se concentrer avant tout sur l’intégration durable des immigrés et l’insertion socio-économique des classes populaires résidant dans ces quartiers.

Plutôt que se fixer des horizons politiques inatteignables y compris dans les centres-villes des métropoles, donnons aux habitants des banlieues les moyens de quitter leurs ghettos. Cela implique de se confronter à la réalité des problèmes de ces populations, susceptibles notamment d’être mesurés par les statistiques ethniques si elles n’étaient pas bannies de notre prisme culturel et politique ne reconnaissant que l’individu et la nation, pour préserver ce qu’il reste encore de notre modèle républicain…

Dans un pays où la question post-coloniale reste taboue ; où la part d’immigrés s’estimant discriminés est une des plus importantes d’Europe ; où les actes et menaces à caractère raciste, antisémite et xénophobe ont augmenté de 23% en un an selon la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) ; où, selon la même source, 31 % des sondés jugeraient que « les enfants d’immigrés nés en France ne sont pas vraiment français » ; où l’intégration des immigrés a échoué selon un récent rapport de l’OCDE ; non pas de la faute de l’Etat mais des immigrés qui ne se donneraient « pas les moyens de s’intégrer » selon un sondage CSA ; où 74% de la population française possèderait une représentation négative de l’islam ; où l’islamisme radical, s’il reste très largement minoritaire, maille le territoire des banlieues au point de devenir un refuge pour quelques jeunes de cités désabusés ; où la stratégie du bouc-émissaire de l’extrême-droite fonctionne si bien qu’elle est reprise par la droite de gouvernement ; où le vivre-ensemble est directement menacé ; la gauche ne n’a plus le droit de se dérober.

Partageant un Grand Ensemble Immobilier avec Montfermeil, Clichy-sous-Bois (93) souffre d’un enclavement assez unique dans l’agglomération parisienne : desservi ni par l’autoroute ni la route nationale, ni RER et encore moins le métro, ce territoire peu attractif aux yeux des employeurs n’accueille que très peu d’activité économique et ne récolte qu’une faible taxe professionnelle, engendrant automatiquement un trou structurel dans le budget municipal. La mairie de Clichy-sous-Bois est de fait incapable de faire face à l’ampleur des besoins liés à l’action sociale. Avec un taux de chômage deux fois plus élevé que la moyenne, une proportion de la population sans qualification quatre fois plus élevée que dans la ville voisine du Raincy et  une surreprésentation des populations précaires et immigrées, Clichy-sous-Bois restera un ghetto. Politique de la Ville telle qu’elle est pensée en France et rénovation urbaine – 600 millions d’euros ont été consacrés rien qu’aux immeubles de ce territoire depuis 2004 – ou pas.

Partageant un Grand Ensemble Immobilier avec Montfermeil, Clichy-sous-Bois (93) souffre d’un enclavement assez unique dans l’agglomération parisienne : desservi ni par l’autoroute ni la route nationale, ni RER et encore moins le métro, ce territoire peu attractif aux yeux des employeurs n’accueille que très peu d’activité économique et ne récolte qu’une faible taxe professionnelle, engendrant automatiquement un trou structurel dans le budget municipal. La mairie de Clichy-sous-Bois est de fait incapable de faire face à l’ampleur des besoins liés à l’action sociale.
Avec un taux de chômage deux fois plus élevé que la moyenne, une proportion de la population sans qualification quatre fois plus élevée que dans la ville voisine du Raincy et une surreprésentation des populations précaires et immigrées, Clichy-sous-Bois restera un ghetto. Politique de la Ville telle qu’elle est pensée en France et rénovation urbaine – 600 millions d’euros ont été consacrés rien qu’aux immeubles de ce territoire depuis 2004 – ou pas…

Pour ceux que ça intéresse, il paraîtrait que je me sois fortement inspiré des ouvrages de Béatrice Giblin – « Nouvelle géopolitique des régions françaises » et « Dictionnaire des banlieues » – pour vous servir cette élucubration.

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Comments
3 Responses to “Banlieues : tout reste à faire pour la gauche”
  1. Xavier Oudin dit :

    Oui, il y a un grand problème avec la politique de la géographie prioritaire, fortement stigmatisante et deshumanisante.

    Une petite remarque sur les banlieues: cela reste la base de toute reflexion sur les discrimination, et on fait fi, à gauche comme à droite, des zones périurbaines. Et c’est là le drame des grands partis politiques, qui ne sont pas présents dans ces zones et laissent le champ libre au FN…

    Très belle carte, si je peux me permettre 😉

    • Hugo Soutra dit :

      ce recadrage ne m’étonne guère de ta part jeune guilluyste, merci d’avoir fait la précision aussi rapidement! concernant ta remarque sur ma magnifique carte, je ne relèverai pas. ou alors, si tu es sage, je te montrerai les versions initiales encore plus crades… !!

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  1. […] substantielles ont toutefois été apportées par rapport aux différentes étapes de la politique de la ville mises en œuvre depuis trente ans. Ce n’est pas de trop, quand l’on sait que les jeunes habitants des zones urbaines sensibles restent bien plus nombreux […]



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