Journalisme web: un modèle auto-déstructeur ?

L’année 2012 aurait dû susciter le doute dans la profession, que ce soit en raison de la disparition de La Tribune et France Soir (dont, il est vrai, je n’étais pas un fin lecteur), ou simplement l’érosion continue des chiffres de ventes – bien qu’artificiellement gonflés par la diffusion offerte ou les abonnements hard discount – comme des recettes publicitaires des plus grands quotidiens nationaux…

Plus que jamais, alors que les effets de la crise économique viennent se rajouter à ceux de la crise (structurelle) de la presse, le modèle industriel et économique des journaux papier – qui ont davantage fait le pari du contenant que du contenu – apparaît désormais caduque. Ce qui ne semble pas inquiéter outre mesure les Lagardère, Dassault, Niel, De Rothschild, Pigasse et consorts à la tête de ces quotidiens généralistes, bien heureux de s’essuyer les pieds sur Karl Marx qui considérait que « la première liberté de la presse, c’est de ne pas être une industrie. »

Voyant les pertes de leurs journaux renflouées directement ou indirectement par l’argent public et non leurs fortunes personnelles, ces oligarques à la recherche d’un attribut de pouvoir supplémentaire ainsi que d’un outil d’influence à court-terme se fichent éperdument de la qualité et de la crédibilité de l’information transmise.

L’avenir de la presse écrite, donc sa pérennité économique, et du rôle démocratique des médias en général, importe effectivement assez peu à ses industriels et banquiers libéraux qui se satisfont dans ce cas précis du rôle prépondérant de l’Etat. Certaines mauvaises langues (sic!) diraient même que des médias exsangues financièrement permettraient aux patrons de presse :

  • de défiscaliser (utilement) une partie de leur fortune dans leurs holdings,ou comment allier optimisation fiscale et plaisir
  • de refuser de financer de longues et coûteuses enquêtes ou autres reportages nourrissant l’information en profondeur, afin de ne surtout pas remettre en cause le fonctionnement de nos sociétés contemporaines

[N’en déplaise à Patrick de Saint-Exupéry ou Laurent Beccariales auteurs d’un manifeste opposant journalisme web et vieux journaux imprimés, m’ayant amené à pondre cette bafouille – un tel désintérêt des patrons de presse pour une information de qualité explique aussi pourquoi entamer une « révolution copernicienne » avant la transition numérique de leurs journaux ne leur a pas paru particulièrement nécessaire…]

Pour en revenir à un plan strictement économique et technologique et non plus politico-marxiste, si jamais les recettes liées au journalisme web compensaient intégralement les pertes liées aux coûts d’impression /à la diminution du nombre de lecteurs / à la crise du marché publicitaire touchant les vieux journaux imprimés, les patrons de presse auraient eu raison de ne pas s’alarmer.
La transition numérique se serait produite toute en douceur sans conséquences aucunes sur la qualité éditoriale, seul le contenant changeant et non pas le contenu.

Sauf qu’à l’heure où internet accélère une des plus grandes mutations de l’histoire de la presse, l’absence de modèle économique fiable sur les sites de journaux – du moins, autre que celui, déficitaire, de la gratuité publicitaire – n’assure bien souvent ni ressources pérennes pour ces entreprises, ni emplois viables pour les journalistes ni information de qualité pour les lecteurs. In fine, la crise de la presse menace bel et bien l’information.

Considérant que les internautes – certes enclins à payer au prix fort leur smartphone ou leur ordinateur portable leur permettant de se tenir informés en temps réel – n’étaient pas disposés à rémunérer quelques euros par mois ceux qui sélectionnent, investiguent, vérifient, contextualisent, donnent du sens, rapportent, nuancent et transmettent l’information, les stratèges des groupes de médias ont cru que les coûts de fonctionnement des rédactions seraient entièrement pris en charge par les recettes publicitaires automatiquement générées par l’audience en ligne.

Double erreur s’il en est.

  1. alors que leur trafic vient d’abord des moteurs de recherches (qui captent du même coup l’essentiel des marchés publicitaires), l’argent ne parvient qu’au compte-gouttes aux médias. Ce qui pousse certains patrons de presse à réclamer désormais une « taxe Google » – du nom du géant américain ne payant aucun impôt en France – en échange des liens vers les articles qu’il référence. Ou comment négocier sa servitude, « en toute indépendance » bien entendu. La bonne blague…
  2. Sans revenir sur la stratégie du « temps de cerveau disponible » si chère à Patrick Le Lay, il arrive sur certains sites que la course à l’audience – induite par le besoin de séduire le peu d’annonceurs encore prêts à raquer – débouche sur des articles superficiels, racoleurs, aguicheurs et vulgaires, susceptibles de « faire du clic » et de buzzer quelques heures…

Bien entendu et fort heureusement, ne généralisons-pas : tous les sites internet ne tombent pas dans ce piège. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne commettent pas d’autres erreurs à leur tour…

notes notes

Face aux contraintes de temps et d’argent se posant à eux, de plus en plus de rédacteurs en chef adeptes de la « réactivité » concentrent leurs moyens exclusivement (et c’est là tout le problème) sur l’information instantanée (parce qu’aux coûts de production peu élevés).

Un choix éditorial dicté par le rendement (déterminé par les statistiques de Google…) et non l’utilité démocratique d’une information périssable qui, aussi légitime soit-elle, peut rapidement virer au journalisme « low cost » lorsqu’elle omet les fondamentaux du métier : enquête de terrain, discussions avec des sources, prise de recul, obstination factuelle, mise en perspective, hiérarchisation de l’information, etc.
En l’état, ce flux de brèves sans grande valeur ajoutée – dont on peut légitimement se demander s’il n’a pas davantage vocation à divertir (abêtir?) la masse qu’à l’informer – reste impossible à faire payer au lecteur.

Dans un autre registre, il n’y à qu’à voir la manière dont sont traitées les questions politiques depuis une quinzaine d’années. Même si cet écueil est loin d’être spécifique au web – comme le prouve quotidiennement les chaînes de (dés-)information en continu tombant dans l’hystérie de l’émotion, du spectacle et de la communication – mais simplement accentué par le modèle économique prédominant sur ce support, favorisant le caractère viral de l’information et par là l’appauvrissement global du débat : le fond des dossiers (industrie, chômage, santé, banlieues, sécurité, logement), dont l’appréhension demande du temps et donc de l’argent, est laissé de côté et ne sert plus que de prétexte à de tristes joutes politiciennes en période pré-électorale.

Par conformisme ou suivisme, les sites (mais aussi les journaux papier ou les télévisions, encore une fois) se sont fait une spécialité de dire la même chose des mêmes évènements au même moment (couacs gouvernementaux, frasques de Depardieu, guerre malienne contre le « terrorisme »). Oubliant la curiosité intellectuelle et politique qui devrait caractériser leurs démarches journalistiques, ils favorisent la « circulation circulaire de l’information » comme les accuse Pierre Carles.
Semblable sur des sujets de fond tel que l’économie de marché, les opinions ne divergent plus que sur des questions de société (mariage homosexuel, prévention de la récidive, etc). L’innovation, l’analyse critique, l’information, l’angle ou le point de vue original sont quasiment bannis, posant un véritable problème démocratique de pluralité de l’information.

Résumons: tandis que les dépêches sans valeur ajoutée s’accumulent dans les abysses du web et que des faits insignifiants sont traités de manière simpliste sans distinction aucune selon les sites, des sujets au long-cours (ne serait-ce que la guerre civile en Syrie ou la montée du chômage) sont relégués aux oubliettes, ne trouvant plus leur place dans le vacarme médiatique quotidien: priorité à l’information « jamais vue », « sans précédent » ! Aussi inutile soit-elle.
A une époque où internet a bousculé la diffusion de l’information et les pratiques des lecteurs, il serait pourtant utile de privilégier la curation à la fabrication de faux-évènements, d’admettre enfin que l’actualité ne presse pas constamment pour rendre intelligible les principaux faits de la semaine écoulée, et par exemple proposer une lecture dépassionnée des évènements…

Pour autant (et oui, désolé de ne pas être un technophobe rétrograde: il faudra d’autres arguments pour discréditer ce coup de gueule), les mutations technologiques que connaît le monde de l’information ne doivent pas être considérés comme une « menace » pour la survie de la presse écrite, au prétexte qu’il ne donnerait pas suffisamment à réfléchir. Si le journalisme web actuel engendre souvent le pire, il peut également contribuer à l’avènement du meilleur et représenter une solution à l’information décontextualisée, deshistoricisée, dépolitisée, et donc biaisée et incomplète, que l’on trouve quasiment partout.

Car la responsabilité de cette surabondance d’information de moindre qualité n’incombe pas au support – aux potentialités prometteuses (d’autant plus qu’il fait face à des concurrents sur le papier de plus en plus mauvais) – mais seulement à un choix éditorial, encouragé par un modèle économique dépassé.

Mais parce que nous n’en serions qu’à « l’an XV » du journalisme web français et qu’il serait encore trop tôt pour enterrer le modèle économique de la gratuité publicitaire, certains refusent d’expérimenter les modèles payants (achat d’articles, abonnement, voire abonnement+publicité) permettant à Mediapart, Arrêt sur images, le New York Times, ou les « clubs premium » de la Gazette des communes (qui a dit que j’y travaillais ?) d’adapter un journalisme utile et haut de gamme à internet.

Bien que résolument exaspéré par l’échec annoncé d’un journalisme web effectivement à ré-inventer, je tâcherai de finir par quelques notes positives. Loin de représenter un danger démocratique, un certain type de journalisme numérique émerge en effet comme j’ai pu le signaler ci-dessus et comporte quelques signaux encourageants.

  1. la situation évolue d’une façon que l’on aurait jugé inimaginable il y a de cela encore quelques années… Rien qu’en 2012 aux Etats-Unis, le nombre de journaux recourant aux pay-walls (accès en ligne payant) et donc résolus à monétiser leurs contenus, a doublé. Grâce au renfort de pigistes et stagiaires précaires assurant les tâches ingrates, les fusions print-web s’accélèrent y compris en France, et les effectifs des rédactions web grandissent. Autrement dit, le temps d’enquête et d’enrichissement web se rallonge pour les journalistes-titulaires, les opportunités de reportages se multiplient, etc.
  2. bases de données, visualisation dynamique, cartographie enrichies, crownfunding, réseaux sociaux, interactivité ré-inventent (positivement) le métier de journaliste. Sous-utilisée jusqu’ici, ces nouveaux outils se démocratisent et pourraient consacrer un journalisme web – différent que celui pratiqué actuellement sur la majorité des sites – comme l’eldorado tant fantasmé par la presse écrite.

A l’heure où le niveau d’éducation des lecteurs tient à croître, il est urgent de changer de paradigme pour éviter l’écœurement médiatique, de redécouvrir le reportage et l’investigation (et non simplement la gestion de fuites) en lieu et place de l’éditorialisation à outrance, de faire à nouveau aimer la presse et ainsi de garantir l’avenir d’un journalisme de qualité. Or, à force de donner seulement des frites à manger à vos enfants (information bas de gamme que les robots-journalistes sauront bientôt, si ce n’est déjà le cas, « produire »), les lecteurs refuseront de manger des épinards…

En théorie, cette évidence s’appliquant à tous les supports médiatiques devrait ravir tout journaliste ne se considérant pas « chien de garde » puisqu’elle implique de rétablir une relation directe de confiance entre l’éditeur et le lecteur, en mettant fin à leur infantalisation dictée par les annonceurs (et malheureusement une partie des patrons de presse). En théorie.

L’autre urgence naît du fait qu’en continuant à gaver gratuitement leurs lecteurs, les rédactions web ne pourront bientôt plus renouer avec une politique de l’offre ambitieuse, venant utilement dénouer la complexité de nos sociétés et de notre monde contemporain. Comment monétiser l’accès à un site alors que le lecteur est habitué à y lire la MÊME dépêche, produite par les MÊMES agences d’information, présente sur TOUS les journaux en ligne ? Une information pauvre ne peut pas faire des médias riches, ne serait-ce qu’à l’équilibre et donc pérennes.

Dès lors, peu m’importe de savoir que la conversion numérique des journaux ait ou non accentué la crise de la presse, comme semblent le soutenir à demi-mots Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry dans leur Manifeste… L’essentiel porte davantage sur le point de non-retour qualitatif que l’écosystème médiatique français s’apprête à franchir, et la nécessaire prise de conscience de ces enjeux par les législateurs, les éditeurs les lecteurs, mais surtout et aussi par les journalistes, s’ils ne souhaitent pas se tirer une nouvelle balle dans le pied ! Il y a de l’espoir… mais il y a urgence.

Lire également:
« Le (petit) rôle de la précarisation dans la baisse de qualité de l’information… » (juin 2011)

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Comments
9 Responses to “Journalisme web: un modèle auto-déstructeur ?”
  1. Jimmie Osborn dit :

    La vraie question est comment devenir une presse libre ? Est-ce le droit de dire ce qu’on veut avec les termes qu’on souhaite en toute circonstance ? Un voyage dans l’univers de la presse américaine s’avère riche d’enseignements à ce propos.

  2. Abe Padilla dit :

    Vendredi 19 octobre, le SPIIL (Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne) organisait à Paris la troisième édition de la Journée de la presse en ligne.

  3. Young Z. Good dit :

    La presse écrite est-elle forcément menacée par les technologies numériques ? Aujourd’hui montrée du doigt, la gratuité d’accès à l’information sur internet ébranle le modèle économique traditionnel de la presse. Mais les journaux souffrent aussi d’une baisse des ventes et d’une concurrence accrue sur les marchés publicitaires. Le défi des acteurs du secteur n’est donc pas seulement de trouver un modèle économique pérenne sur internet mais aussi de reconquérir un lectorat dont le mode de consommation de l’information s’est considérablement morcelé. Le retour en force actuel des modes d’accès payants à l’information sur le web ne suffira pas à contrer ces évolutions culturelles. Dans un contexte de crise de la presse, innover n’est plus une nécessité mais un devoir pour les acteurs du secteur. La délivrance d’une information « à la carte » sur internet, choisie selon les centres d’intérêts et la disponibilité de l’internaute, le développement de l’accès à internet sur téléphone mobile ou l’apparition du e-paper interactif et plurimédia permettront, demain, de s’adresser de manière intime, personnalisée et démultipliée au lecteur. Cette hyper-proximité entre le journal et sa cible constitue-t-elle un souffle nouveau pour l’économie de la presse en France ? Comment les entreprises anticipent-elles leur mutation technologique, économique, managériale et éditoriale ? S’en donnent-elles les moyens ? Quel est l’impact du numérique sur l’information, les pratiques et les profils des producteurs de l’information ?

  4. Petitfrère dit :

    Bonjour, quel fatras de mots, d’idées, de rancœurs…

    • Hugo Soutra dit :

      Bonjour ! Je veux bien convenir du caractère brouillon de ce post. Il n’a pas d’autres ambitions que d’accueillir, en effet, toute ma rancœur sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur, à savoir le rôle éminemment démocratique que la presse devrait avoir… et qu’elle semble de plus en plus oublier! Alors, certes, ce n’est certes pas très linéaire, mais je vous l’assure, ça fait du bien quand ça sort… 🙂

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