Le raz-de-marée écologiste emportera-t-il le projet « Stuttgart 21 » ?

Elu à l’automne dernier, l’écologiste (Grünen) Fritz Kuhn a pris, lundi 7 janvier, les commandes de la mairie de Stuttgart, un bastion chrétien-démocrate aux mains de la CDU depuis 1974.
Ce basculement politique fait de Stuttgart la plus grande ville européenne dirigée par un maire écologiste, moins de deux ans après que les Grünens aient remporté les élections régionales du Bade-Wurtemberg.

Comment expliquer que le « berceau de l’automobile » accueillant les sièges de Mercedes-Benz, Porsche ou encore Audi, capitale d’un Länder au PIB plus important que ceux de la Belgique, de la Suède ou encore de l’Autriche, échoie ainsi aux Verts allemands ?

Leur positionnement politique particulier – à mille lieues de celui des Verts français – y est pour beaucoup.
« Réalistes » et non « fondamentalistes », les Grünens du sud-ouest de l’Allemagne sont devenus représentatifs d’une population locale hyper-conservatrice. Au-delà des alliances locales qu’ils sont capables de nouer avec la droite chrétienne-démocrate, il n’est plus rare d’apercevoir leurs élus à la chasse, à la messe ou jouer au golf. Leurs programmes n’inquiètent même plus les riches industriels!

Mais ce n’est pas tout: les Grünens locaux profitent pleinement de la contestation citoyenne contre le projet Stuttgart 21, qui a dopé leurs résultats électoraux.
Débuté en 2010, l’enfouissement et l’agrandissement de la gare centrale – dans l’idée de faire de Stuttgart un nœud ferroviaire tant sur le plan métropolitain que régional et européen – doit permettre à terme de libérer du foncier en centre-ville aujourd’hui essentiellement occupé par un parc arboré, et ainsi d’y construire un gigantesque parc immobilier comprenant bureaux et logements.

Principales dates du conflit autour du projet Stuttgart 21

Principales dates du conflit autour du projet Stuttgart 21

Seule force politique à s’opposer à ce vaste aménagement ferroviaire et urbain – historiquement porté par le gouvernement fédéral, la CDU et les sociaux-démocrates du SPD tous convaincus par les enjeux économiques conséquents – les Verts en recueillent aujourd’hui logiquement les fruits.
Les Grünens ont été les seuls à avoir entendus les arguments des opposants au projet :

  1. Critiquant le côté prestigieux de S21, les manifestants dénoncent une gabegie sur le plan financier (coûtant de 5 à 7 milliards d’euros), alors que Stuttgart – jusqu’ici une des villes les mieux loties d’un pays étant lui-même l’un des mieux lotis au monde – est surnommée depuis 2008 la capitale du chômage partiel.
  2. Paniquant à l’idée de voir leur gare – classée monument historique après avoir été épargnée par les bombardements de la seconde guerre mondiale – remplacée par des gratte-ciels, ils pointent du doigt de possibles risques en matière de pollution de la nappe phréatique.
  3. Déçus de l’opacité de décisions fédérales prises sans consultation locale, de la violence des canons à eaux et des gaz lacrymogènes déployés par les ex-autorités politiques locales contre eux, des promesses non tenues de référendum, des « provocations » de dirigeants politiques « au service des industriels » souhaitant passer en force, ils reprennent fièrement le slogan de Leipzig 1989 – « Nous sommes le peuple » – marquant ainsi la dichotomie eux/nous entre gouvernants et gouvernés.

Si l’on ne voit pas la dimension symbolique tant en matière de gaspillage d’argent public que de préservation architecturale ou de représentativité politique, on ne comprend d’ailleurs pas pourquoi la contestation à Stuttgart 21 est parvenue à assembler de façon aussi homogène les contraires : militants écologistes et altermondialistes, personnes âgées et retraités, jeunes urbains, classes moyennes et supérieures conservatrices, etc…
Ni comment cette diversité sociologique est parvenue à rebattre les cartes du jeu politique local en à peine quelques mois.

Reste que, depuis la médiation d’Heiner Geissler, la contestation est largement retombée.
C’est également dû à un référendum régional, organisé en novembre 2011 et où le projet fût largement plébiscité, malgré les critiques que la formulation de la question a suscité : devant répondre à « En votant oui, vous acceptez d’obliger le gouvernement de la région à faire valoir ses droits de résiliation pour annuler les obligations financières l’engageant sur le projet ferroviaire Stuttgart21 / En votant non, vous refusez d’obliger le gouvernement de la région à faire valoir ses droits de résiliation pour annuler les obligations financières l’engageant sur le projet ferroviaire Stuttgart21 », nombre de votants auraient confondu la signification du Oui et du Non…

Depuis, donc, les les travaux ont repris. Dans un langage technocratique dont il a le secret, le maître d’ouvrage ayant hérité de la construction, de la gestion et de l’exploitation de Stuttgart 21, la Deutsche-Bahn [équivalent allemand de la SNCF et de RFF], s’est employé à rendre ce projet irréversible et continue inlassablement à vanter ce futur supra-réseau:

  1. « plaçant Stuttgart au cœur de l’Europe » et renforçant le leadership du Bade-Wurtemberg
  2. « créant 17 000 emplois » dont 4 000 dans le BTP
  3. « apportant des recettes nouvelles », à terme avec l’installation de nouveaux habitants et sièges sociaux
  4. « fluidifiant la circulation automobile », etc…

Symptomatique des conceptions différentes que les citoyens mais aussi les différents partis politiques et les acteurs économiques se font de l’utilisation du territoire, le rapport de forces reste encore aujourd’hui à l’avantage de la Deutsche-Bahn et non des Grünens.

Aucun plan de sortie ne devrait être présenté par le nouveau maire Fritz Kuhn, qui a répété son hostilité à ce projet « trop cher et trop risqué » lors de son intronisation mais aussi sa volonté de respecter les résultats du référendum de 2011. A moins qu’il ne parvienne à démontrer une prise de risques délibérée de la Deutsche-Bahn pour l’environnement, ou à désengager les pouvoirs publics locaux face à l’explosion des coûts.
Chose qui paraît tout de même peu probable pour des écologistes « pragmatiques »

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