Jeu de dupes à Notre-Dame-des-Landes

Depuis cet automne, les avis du Conseil d’Etat et autres décisions judiciaires autorisant l’évacuation des opposants à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes se multiplient (lire ici ou ). Et depuis cet automne, cela n’est suivi d’aucun effet : la ZAD, terrain où doit se construire la future aérogare, reste encore et toujours aux mains des manifestants.

Dix ans après la tenue du débat public et trois ans après la déclaration d’utilité publique, pourquoi le statu quo est-il encore de mise sur ce projet local transformé en sujet de société ? Comment l’affrontement entre deux camps, certes aux représentations du monde totalement antagonistes, a-t-il pu atteindre une intensité rendant périlleux tout pronostic du succès des uns ou des autres ?

D’abord, la culture politique particulière de ce département appartenant à la région Pays-de-la-Loire mais aussi à la Bretagne historique – bien que zone de force de la droite de longues années durant – offre quelques éléments de réponse.

La confédération paysanne – seul syndicat agricole ancré à gauche – est en effet née dans le bocage nantais, et surtout, est restée majoritaire à la tête de la chambre d’agriculture de Loire-Atlantique jusqu’en 2008.
Rien de surprenant, à la vue de l’histoire locale de ce territoire rural émaillée de vives contestations citoyennes: EDF a du abandonner tous ses projets de centrale nucléaire en Bretagne-sud (Plogoff 1980, Le Pellerin 1983, Carnet 1997). Dans le même registre, l’extension du port de Nantes/Saint-Nazaire a récemment été abandonnée…

Notre-Dame-des-Landes, vers « un nouveau Larzac » ?

Si la société civile de Loire-Atlantique n’a pas la réputation de celle du Larzac, la référence à cette lutte paysanne (1971-1981) « victorieuse d’un État autoritaire aux projets anachroniques » s’est en tout cas imposée comme une pièce-maîtresse du registre d’action des manifestants.
Cette stratégie, et plus globalement la professionnalisation des opposants (mais aussi celle, moins surprenante, des partisans) fait figure de seconde explication plausible.

Dans l’imaginaire de cet agrégat composé de riverains, d’agriculteurs et d’élus locaux – rejoints depuis par des militants écologistes, des urbains altermondialistes, des jeunes anarchistes ou libertaires ainsi que des parlementaires également opposés à « l’Ayraultport » –, il n’est pas plus concevable d’implanter un aéroport à Notre-Dame-des-Landes que d’agrandir le camp militaire du Larzac !

Par pure conviction et/ou par simple stratégie, cette alliance de circonstance fédérée par la violence frontale des forces de l’ordre ne laisse à aucun moment apparaître ses contraires, ses doutes, ses clivages. Et ce, alors que le rapport de forces est clairement en leur défaveur.
Tous préfèrent revendiquer sans sourciller l’héritage du Larzac, d’une mobilisation pacifique chargée de symboles ayant structuré l’alter-mondialisme et les conflits d’aménagement du territoire français.

  • Sur le même modèle, des comités de soutien, regroupant des populations hétéroclites, ont été crées un peu partout en France ;
  • des acteurs associatifs puis politiques tels que José Bové, figure historique du Larzac, ont témoigné leur soutien aux anti-aéroports ;
  • « L’appel de Notre-Dame-des-Landes » a été écrit par Dominique Loquais, auteur de « La chanson du Larzac » ;
  • le siège des opposants a pris le nom de « La vache-rit , en référence à « La berge-rit » du Larzac, etc…

Pourtant, quarante années ont passé et le conflit de Notre-Dame-des-Landes semble radicalement différent de celui du Larzac…

  • L’esprit révolutionnaire de Mai 68 dans une période de croissance apparemment infinie a été supplanté par l’anxiété générée par une succession de crises économiques ;
  • la pipe et la moustache de José Bové ont laissé place aux cagoules et aux cocktails molotov de « Camille » ;
  • les méchants ne sont plus un gouvernement d’orléanistes suppôts de l’armée française, mais des collectivités et des ministres de gauche voyant dans l’aéroport une source (théorique) de progrès ;
  • la solidarité et l’unanimité des décisions prises au Larzac tranche avec les 75% d’agriculteurs de Notre-Dame-des-Landes ayant déjà accepté leur expropriation contre indemnisation ;

Les gendarmes mobilisés à Notre-Dame-des-Landes interpellent les opposants les plus virulents, avant de les évacuer. Récit et crédit photos de Jean-Sébastien Evrard.

Silence on communique

L’invocation de la cause du Larzac dans leurs discours témoigne de la grande habileté des opposants. Peu importe que cette représentation soit juste, pourvu qu’elle soit mobilisatrice…
Et pour cause: alors qu’ils se font systématiquement débouter devant les tribunaux administratifs, qu’ils ne sont jamais parvenus à freiner la carrière politique du principal VRP du projet, Jean-Marc Ayrault, et que les travaux devaient débuter au premier trimestre 2013, persuader l’opinion publique est devenu l’ultime recours des « ZADistes ».

La non-communication sur les nuisances sonores et la perte de la valeur foncière qu’engendrera l’aéroport est une autre tactique des habitants de ce coin de campagne perdue, qui redoutent d’être assimilés à un mouvement Nimby. Grandiloquents, ils privilégient des poncifs permettant de faire de Notre-Dame-des-Landes un combat emblématique, dépassant la sphère locale: ils dénoncent alors une gabegie financière en période de crise économique ou encore le remplacement de « légumes par du bitume »…

Les « Pour » n’ont rien à envier en termes de propagande

Évidemment, dans ce dossier complexe où les « arguments » fusent d’un côté comme de l’autre, la mauvaise foi n’est pas l’apanage des anti-aéroports. Loin de là.
Prétextant des raisons techniques et environnementales – étroitesse de l’infrastructure existante, protection écologique du lac de Grand Lieu – les porteurs du projet communiquent davantage sur des enjeux de développement durable que sur les justifications réelles de cet aéroport international (quoique trop petit pour y faire atterrir des A380).

Voisins de l’actuel aéroport, acteurs politiques locaux ou nationaux, réseau économique ou maître d’ouvrage (Vinci) du futur aéroport ne reconnaissent qu’à demi mots les objectifs de ce transfert, qu’il s’agisse de déplacer les nuisances, de modifier le PLU pour aménager (de nouveau Vinci?) 600 hectares de terrain au sud de Nantes, de moderniser son image, de renforcer la compétitivité et le leadership régional de la métropole, et pour les plus rêveurs, de lui offrir une visibilité européenne voire internationale.

Leurs méthodes pour rallier le grand public à leur cause ne sont pas moins glorieuses :

Vient donc la troisième et dernière piste d’explication à ce violent statu quo: l’étonnante longévité de ce conflit ne serait-elle pas le fruit, tout simplement, de ce vaste jeu de dupes où chaque camp rivalise d’excellence pour tromper ses concitoyens, dès lors réduits à se fier « au moins menteur » ?

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Comments
4 Responses to “Jeu de dupes à Notre-Dame-des-Landes”
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    « Conséquence ou non, l’histoire locale est émaillée de vives contestations citoyennes: EDF a du abandonner tous ses projets de centrale nucléaire en Bretagne-sud (Plogoff 1980, Le Pellerin 1983, Carnet 1997) »

    Avec Jean Marc en tête des manifestations! (en tout cas pour Plogoff et Le Pellerin)

    • Hugo Soutra dit :

      Et un grand merci à Xavier dont le mémoire, s’il souhaite donner le lien, est fort intéressant et a potentiellement pu aider à la rédaction de cette bafouille 😉

      On ne voit pas grand chose mais Jean-Marc avec son écharpe tricolore, à droite, dans une manif contre la centrale au Carnet en mars 1997 : http://www.mediapart.fr/files/media_50004/manif-ayrault.png
      Pour finir, citons ces fascistes-troskistes de Mediapart:

      Ceint de son écharpe tricolore, JMA déclare à Presse Océan : « Je la mets rarement, seulement pour les mariages. Mais là, c’est important. Il faut comprendre que nous sommes des élus à la fois opposés à la construction d’une centrale nucléaire au Carnet mais aussi engagés pour le développement économique de notre région. » Pour la fédération socialiste de Loire-Atlantique, dont l’édile est un membre éminent, cette manifestation « est d’une grande importance. La France ne doit pas devenir le producteur le plus important d’Europe ». Pourtant, la déclaration d’utilité publique est déjà actée.
      En campagne, il dénonce dans Ouest France « les méthodes du gouvernement aussi contestables et peu démocratiques, comme pour la centrale du Carnet ». Quelques semaines plus tard, la gauche emporte les législatives et Lionel Jospin devient premier ministre. Peu après, il supprime le projet de centrale nucléaire du Carnet.

      🙂

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