Promenade géopolitique dans un Paris fracturé

N’en déplaise à certains nostalgiques de Jean-François Gravier [Paris et le désert français, 1947], le Parisien n’existe pas ! Et nul besoin de s’aventurer dans les « villages » des Batignolles ou de Belleville, ni de suivre la ligne de démarcation entre l’Ouest et l’Est de Paris, pour réaliser que ses habitants ne forment pas un groupe uni et indivisible.

Une balade de trois kilomètres dans le centre-est parisien, à-priori homogène, suffit pour en prendre conscience.
De la place des Halles au Canal-Saint-Martin, la capitale est un conglomérat de micro-quartiers, que s’approprient diverses communautés d’habitants aux usages et aux intérêts différents. Qu’il s’agisse de bobos, d’immigrés ou d’entrepreneurs, qu’ils soient ou non appuyés par la mairie de Paris, chaque acteur cherche à contrôler au mieux SON territoire.

[ METHODE – Cliquez sur « View Larger Map » pour agrandir et exploiter cette carte interactive. Suivre d’abord la Promenade telle que délimitée par les différents repères, des Halles à République; puis seulement après les zones/dynamiques avoisinantes pour décrypter le phénomène global]

Les Halles, symbole de l’interventionnisme politique

Accueillant l’ex-« Marché de Rungis » jusque dans les années 1960, la place des Halles a longtemps été un lieu populaire, fréquenté exclusivement par de petits artisans. Avant que le maire de l’époque, Jacques Chirac, n’y construise en lieu et place une gare RER et un centre commercial, générant immédiatement l’embourgeoisement du quartier.

Désireux de ne pas laisser Paris se faire distancer par les métropoles mondiales (et accessoirement, de laisser à son tour sa propre signature politique), Bertrand Delanoë débarqua en 2001 à l’Hôtel de Ville avec la volonté de réaménager entièrement le quartier Châtelet-Les Halles.
Une nouvelle intervention publique qui accéléra encore davantage la mutation sociologique du cœur de Paris…

Montorgueil, l’espace gentrifié par définition

En premier lieu celle de la rue Montorgueil, autrefois elle aussi populaire. Se loger dans cette artère pavée ayant conservé son identité d’antan – avec un équilibre de commerces de renommée (Stöhrer, L’Escargot de Montorgueil), de proximité (maraîchers, poissonniers) et de lieux branchés – est désormais devenu un luxe réservé à quelques résidents aisés, dotés par ailleurs d’un important capital culturel.

A défaut de cohabiter avec les ex-artisans « popus » des Halles, ces fameux « bobos » attirés par cet environnement typique du Vieux-Paris acceptent encore, du moins tolèrent, la présence de quelques grossistes du Sentier à côté de leurs bars « lounge » et autres magasins bios.

Le Sentier, un micro-quartier industriel dans une capitale désindustrialisée

De l’autre côté du boulevard Réaumur, les appartements particuliers laissent place à des ateliers occupés par des industriels de l’habillement (1, voir schéma).

A contre-courant de l’évolution sociologique, et malgré des contraintes inhérentes à l’activité économique dans l’hyper-centre parisien – prix de l’immobilier élevés, embouteillages fréquents, faibles conditions de sécurité–, cette situation est pourtant amenée à perdurer (2). Car si l’Etat et la mairie de Paris ne trouvaient pas leur compte (3) dans le maintien de l’activité du Sentier, aussi illégale (5) soit-elle, ils n’auraient eu qu’à multiplier les inspections du travail ou accentuer la piétonnisation du quartier (4)

De Faubourg-Saint-Denis à Château d’Eau, le pari communautariste

Nouveau changement radical, une fois le boulevard de Bonne Nouvelle dans le dos. Bien que de plus en plus de classes moyennes s’implantent dans ces territoires où les prix de l’immobilier sont parmi les moins élevés de la capitale, le quartier du Faubourg-Saint-Denis n’en reste pas moins un îlot communautariste (turcs, kurdes). Tout comme le passage boboïsé des Petites Écuries, l’Indiatown du Passage Brady, ou les alentours africanisés du métro Château d’Eau.

Bloqués par cette succession de micro-quartiers, les entrepreneurs du Sentier ont tenté de s’« exporter » au-delà, au croisement de la rue du Château d’Eau et de la rue du Faubourg-Saint-Martin. C’était sans compter, une fois de plus, sur la dynamique concurrente de la gentrification (cf. définition en bas d’article) partie de l’Est parisien.

De République au Canal Saint-Martin, le royaume du « bobo »

La réduction de l’espace automobile sur le boulevard Magenta, la requalification d’immeubles anciens en logements sociaux, le rachat de certains magasins par la Semaest pour favoriser la mixité commerciale, la piétonnisation accrue du quartier République, sont autant de politiques, impulsées par le Maire de Paris depuis 2001, qui ont eu pour conséquence d’améliorer l’espace public mais aussi de faire grimper considérablement les prix de l’immobilier.

Cliquez sur la carte pour l’agrandir

Résultat: les classes moyennes supérieures ont chassé les classes populaires et ouvrières, qui n’avaient plus les moyens de s’y loger. Parallèlement à ce renouvellement sociologique, les créateurs de vêtements et autres bars à tapas ont investi ces rues anciennement malfamées, au point d’en faire aujourd’hui l’épicentre de la boboïtude.

Néanmoins, cette homogénéité apparente des « bobos » peut de novueau cacher des représentations différentes du territoire : à l’occasion de l’installation d’une salle de shoot rue Beaurepaire à la fin des années 90, plusieurs riverains se sont confrontés sur la question de savoir s’ils devaient favoriser leur cadre de vie et leur habitat (et leur plus-value immobilière), ou alors l’usager toxicomane. Une opposition marquée au sein d’un même « groupe social » étant parvenu à s’approprier le quartier du Canal Saint-Martin. Non décidément, le Parisien n’existe vraiment pas !

Qu’est-ce que la géopolitique ? Discipline – et non science – à l’intersection de la géographie, de l’histoire contemporaine et de la science politique, la géopolitique étudie les rivalités sur un territoire considéré comme un enjeu de pouvoir en tant que tel.
Lire ma note sur les liens unissant la géopolitique et le journalisme.

Pourquoi ce travail approfondi ? Ce travail a été réalisé dans le cadre d’une note de synthèse de master 2 à l’Institut Français de Géopolitique.

déf: l’anglicisme « gentrification » sert à désigner un processus de reconquête territoriale des quartiers populaires par des classes supérieures qui, par une pression financière (investissements, montée du foncier) ou culturelle, entraînent une transformation (susceptible d’être accompagnée ou non d’investissements publics) sociologique, politique, voire même physique du territoire.

Publicités
Comments
One Response to “Promenade géopolitique dans un Paris fracturé”
  1. Nous sommes tout � fait d’accord avec vous, d’ailleurs j’aimerais plus de pr�cision

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s