Statistiques de la délinquance : la fabrique de l’insécurité

La dernière livraison de statistiques estampillées « Observatoire national de la délinquance » (ONDRP) est inquiétante. Non pas pour l’évolution de délinquance entre 2010 et 2011 qu’elle mesure, mais pour le paradoxe sociétal qu’elle met en avant : les crimes et délits ont beau globalement diminuer, les Français dont notamment les habitants des zones urbaines sensibles (ZUS) s’estiment davantage en insécurité que par le passé.

Lire aussi : « Délinquance : quatre millions de vols déclarés en 2011, le triple des chiffres officiels »

Mais aux seuls «lourd contexte économique et international», «représentation anxiogène de son propre environnement» et «hausse des cambriolages» avancés par le criminologue Alain Bauer pour expliquer ce sentiment persistant de peur chez certains de nos concitoyens, il ne faut surtout pas oublier l’instrumentalisation médiatique et politique des chiffres de la délinquance…

Dans une société de l’immédiateté simplifiant à outrance les évènements, ni les ministres de l’Intérieur successifs ni les journalistes créant plus que relatant l’évènement ne prennent plus la peine de rappeler la complexité du phénomène délinquant. Pourquoi s’embêteraient-ils à proposer une vue d’ensemble alors qu’illustrer les images d’un banal fait-divers émotif par des statistiques (biaisées) de la délinquance suffit à donner du crédit à leurs messages et capter l’attention du citoyen ?

Il n’y a qu’à prendre le récent « scoop » du Figaro, qui, se basant uniquement sur la très opaque statistique policière, fait état d’une hausse de la délinquance de 9% entre octobre 2011 et octobre 2012. Aussitôt l’article publié, l’UMP imputa cette évolution à l’élection de François Hollande (PS) et au laxisme supposé de la gauche, dont profiteraient pleinement les voyous…

Relayant la passe d’armes des deux camps sans prendre de hauteur, aucun journaliste ne précisa qu’en octobre 2011, les policiers n’avaient compilés que 28 jours de prises de plainte (le mois finissant par un week-end non travaillé) contre 32 le mois dernier (qui a commencé un lundi et s’est terminé un mercredi). Pourtant, avec une moyenne de 3% de faits de délinquance supplémentaires par journée de saisie, le calcul aurait été vite fait…

Les chiffres publiés par le Figaro sont exacts, certes. Mais la comparaison de deux échantillons différents et l’interprétation politicienne qui en est faite, tant par le quotidien propriété du sénateur UMP Serge Dassault que par l’opposition UMP, est pour sa part largement erronée.

Silence, on communique

Depuis le début des années 2000 et l’installation de la sécurité parmi les principales préoccupations des Français, titres de presse comme personnalités politiques usent à tort et à travers des « chiffres de la délinquance ». Les premiers les utilisent pour vendre du papier, les seconds comme une arme de communication pour justifier ou critiquer les choix politiques du gouvernement. Gouvernement et opposition se relaie alors pour exploiter ou minorer ces chiffres selon leurs intérêts du moment.

Toute cette agitation ne fait qu’entretenir le doute dans l’esprit des Français, qui ne savent toujours pas réellement si l’insécurité est stable, en hausse ou en baisse, mais qui ont en tout cas progressivement perdu confiance dans les outils de mesure de la délinquance.

Et pour cause. La fiabilité des statistiques de la délinquance – qui recense uniquement les crimes et délits comptabilisés par la police, et occulterait plus de la moitié des faits commis – est toute relative. Pour la tordre, il suffit d’ordonner aux forces de l’ordre:

  1. de ne pas prendre systématiquement les plaintes, en les inscrivant par exemple uniquement sur le registre des mains-courantes.
  2. de déqualifier les délits en contravention, catégorie de faits qui échappe par miracle au comptage officiel.
  3. de retarder la saisie selon les mois ou la période de l’année.
    Ainsi, « en novembre et décembre de chaque année, les policiers sont incités à faire les courses de Noël plutôt qu’à faire gonfler le bilan annuel de la délinquance [NDLR, calculé en janvier de l’année suivante]» confie Daniel Vaillant, député socialiste et ancien ministre de l’Intérieur de 2000 à 2002.

Relire Winston Churchill, qui confiait croire « aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées », ne semble, dans nos sociétés modernes, jamais avoir été autant d’actualité !

Lire le dossier « Délinquance : mieux la chiffrer pour mieux la combattre »
[Publié dans la Gazette des communes du 29 octobre 2012]

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