L’austérité, sursaut pour « l’égalité territoriale » ?

39 milliards d’euros, c’est la somme que doit trouver le gouvernement pour réduire le déficit public à 3% du PIB d’ici fin 2013.
Certains déplorent, non sans raisons, cette règle sacrée par un traité européen nullement renégocié, cette soumission à un calendrier obstiné ou encore les leviers privilégiés pour tenir cet engagement. A défaut de faire l’unanimité avec son actuelle politique, François Hollande a toutefois le mérite d’aller au bout de sa logique économique.

Rigueur oblige, cet élu local devenu président de la République reste insensible aux doléances de ses anciens amis : malgré les protestations de grands élus provinciaux, l’hôte de l’Elysée devrait bein freiner la construction ou prolongation de 2000 kilomètres (au coût moyen de 15 à 20 millions d’euros par km) de lignes ferroviaires à grande vitesse.
Nommée mercredi 17 octobre, une commission d’évaluation a six mois pour hiérarchiser 245 à 260 milliards d’euros de projets d’infrastructures de transports, à l’aune de leur utilité sociale et non plus en fonction du poids politique des élus les défendant.

En élaguant ce Schéma national des infrastructures de transports (SNIT) et en reportant sine die certains projets d’aménagement du territoire, la facture devrait considérablement s’alléger. A la fois pour l’Agence française des infrastructures de transport, dont la totalité des crédits annuels (2 milliards) aurait été réquisitionnée pendant 125 ans ; que pour les contribuables, et notamment les voyageurs (qui sont près de 9 sur 10 à juger le train trop cher) dont le prix des billets aurait considérablement augmenté, en échange des quelques minutes gagnées sur leur horaire d’arrivée.

N’en déplaise à une minorité (et pas tous!) de barons de province, davantage préoccupés par la perspective de laisser une trace dans l’histoire locale que des conséquences de leurs délires pharaoniques sur les dépenses publiques, ce tournant dans l’histoire de l’aménagement du territoire français peut même être porteur d’espoirs… Du moins, si ce sursis est utilisé pour s’interroger sur les (dangereuses) perspectives qu’offre l’actuel modèle d’organisation territoriale porté par la Datar.

Pour bien comprendre, je dois vous infliger un rapide (petit) cours d’histoire contemporaine:
A la sortie de la seconde guerre mondiale, les inégalités territoriales continuent de s’aggraver entre la région parisienne hyper-centralisée et surpuissante (tant au niveau financier qu’industriel ou scientifique) et le « désert français », au point de mettre à mal la cohésion française. A partir des années 1960, l’Etat-aménageur rééquilibre cette situation en concentrant ses moyens sur une quinzaine de grandes villes de province.
L’idée de cette discrimination positive qui ne dit pas son nom au pays de l’égalité de l’ensemble des citoyens ? Corriger l’injuste déséquilibre régional, par le biais de pôles compétitifs, modernes, diffusant la croissance économique autour d’eux grâce aux mécanismes d’entraînement et de redistribution.

Dès le milieu des années 70 qui sonnent le glas des 30 glorieuses, ces mêmes grandes villes (bien que reposant à la fois sur des bassins démographiques, des zones d’emplois, et donc de vastes marchés) ne parviennent pourtant plus à faire profiter leurs voisins de leur prospérité. Pire, à l’amorce de la mondialisation, ces métropoles se retrouvent en concurrence entre elles pour tenter alors de conserver leur rayonnement.
Au nom d’une idéologie libre-échangiste camouflée sous l’indiscutée et indiscutable notion d’« intérêt général », les VRP de province vantent individuellement leurs intérêts locaux pour mieux écraser les autres métropoles.

Objectif ? Améliorer l’attractivité de leur propre territoire et attirer toujours plus de richesses à l’intérieur de leurs frontières. Dans cette logique encore renforcée depuis la décentralisation, certains voient les grandes infrastructures de transport citées plus haut non pas comme un outil de l’aménagement équitable du territoire mais comme des opportunités de capter plus de croissance, et donc plus de pouvoir.

Seul hic : cette compétition entre métropoles creuse les inégalités (toujours pas résorbées) de notre tissu local et régional, en privilégiant encore et toujours des métropoles comme Bordeaux, Toulouse, Lille, Nantes, Strasbourg ou Nice, au détriment de zones urbaines sensibles ou de territoires périurbains désindustrialisés (Nord-Pas-de-Calais, Lorraine, Picardie, ou encore Limousin), dont les perspectives s’amenuisent, elles, jour après jour.

Devant assurer aussi bien la survie de territoires déshérités persuadés d’avoir été « abandonnés » par l’Etat que le développement de métropoles porte-étendard de la France dans une économie mondialisée, la République se retrouve face à une équation géopolitique complexe à l’heure de réformer son modèle d’aménagement du territoire en période d’austérité généralisée.

Doit-elle privilégier une logique purement comptable ne répondant plus à notre vieux projet de société égalitaire, et laissant du même coup courir le risque d’un rejet de l’Etat-nation et d’une montée des régionalismes ? Doit-elle au contraire renouer avec une logique verticale et jacobine, allant certes à l’encontre de la mode girondine de la décentralisation mais mettant à mal la concurrence inopinée que se livrent certains territoires entre eux et accessoirement le localisme de certains grands élus ? Les questions se posent, sans que les réponses ne s’imposent véritablement.

Lire également:

Qu’est-ce que la géopolitique ? Discipline – et non science – à l’intersection de la géographie, de l’histoire contemporaine et de la science politique, la géopolitique étudie les rivalités sur un territoire considéré comme un enjeu de pouvoir en tant que tel.
Lire ma note sur les liens unissant la géopolitique et le journalisme.

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Comments
2 Responses to “L’austérité, sursaut pour « l’égalité territoriale » ?”
  1. Parmi les études assez nombreuses qui paraissent régulièrement sur la politique de la Ville en France, celle d’Emmanuel Heyraud, responsable de la politique de la Ville à l’Association des maires de grandes villes de France (AMGVF), se distingue par son souci constant de ne pas s’en tenir au dispositif réglementaire en tant que tel, mais d’en explorer toutes les facettes ainsi que les liaisons qui s’opèrent nécessairement avec certains thèmes d’actualité comme la réforme territoriale ou les retombées du Grenelle de l’Environnement. On s’aperçoit alors que cette politique publique, depuis trente ans maintenant, a progressivement occupé la plupart des champs qui intéressent le devenir de la société française. Critiquable dans son fonctionnement, en partie par manque de moyens en dépit des promesses faites encore récemment, la politique de la Ville n’en reste pas moins indispensable au vu des problématiques dont elle est saisie. Comme l’affirme l’auteur, dans un contexte de fragilisation de l’appareil d’État, c’est de stabilité et de continuité dont cette politique a sans doute le plus besoin aujourd’hui. Dans cette perspective, il est plus que jamais nécessaire d’envisager une nouvelle répartition des responsabilités entre les collectivités locales et l’État. Il reste toutefois à espérer que le débat politique qui s’ouvre en vue des prochaines élections présidentielles sera l’occasion d’en discuter. Cet ouvrage, par sa clarté et sa concision, constitue une bonne base pour y contribuer. Après les émeutes de l’automne 2005 en France et celles de Grande-Bretagne cet été, il y a urgence.

  2. Idebenone dit :

    Parmi les nombreux problèmes posés par l’aménagement du territoire et l’urbanisme – dans le cadre de l’idéologie de l’équilibre rural-urbain-, le nouveau gouvernement devra ainsi faire face au danger possible d’une contre-révolution, voire d’une agression de pays ennemi (guerre américaine en Corée), à un déséquilibre de la répartition de la population sur le territoire, au dépeuplement des villes ou son contraire, à la lourde tâche de modernisation du pays et notamment de son industrie quasi-inexistante ou obsolète. En outre, au lendemain de la Libération, la situation déjà alarmante de l’emploi dans les villes est aggravée par la présence des réfugiés de la guerre civile, et par un exode rural très important qui provoque l’accroissement rapide de la population urbaine. Les autorités décident alors de limiter ce flux, et d’adopter, à la fois, des mesures de prévention de l’émigration rurales vers les villes, et d’envoi, ou de renvoi, dans certains cas, d’une fraction importante de la population urbaine vers les campagnes ; ces dernières visent d’abord à alléger la pression sur l’emploi dans les villes, mais aussi à élever le niveau politique, économique, culturel des régions intérieures, à siniser les zones de minorités nationales, à coloniser les terres vierges et à renforcer les zones frontières en prévision d’un éventuel conflit.

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