Le vrai-faux de « l’Affaire Assange »

Profitons que l’actualité sorte de sa torpeur et que les chaînes de télé en continu abandonnent leurs sujets estivaux sur la façon de « soigner ses animaux durant la canicule », pour renouer avec les fondements du journalisme.
Cette exigence de bien informer implique en premier lieu d’être précis sur les faits, y compris dans l’impasse diplomatique en passe de devenir le véritable conflit géopolitique des jours à venir : l’asile politique accordé à Julian Assange par l’Équateur, au nez et à la barbe de la Grande-Bretagne et de la Suède… voire des États-Unis.

Julian Assange est un violeur: FAUX.

Réfugié dans l’ambassade d’Équateur à Londres depuis le 19 juin, le fondateur de Wikileaks est soupçonné de viol par la justice suédoise. Légèrement plus compliquée bien qu’en tout point condamnable, la réalité ne saurait s’apparenter à ce que l’on considère habituellement être un viol en France.

Dans la foulée de rapports sexuels consentis mais non-protégés en août 2010, les suédoises Anna A. et Sofia W. souhaitèrent soumettre Assange à un test VIH. Face à son refus d’obtempérer, et bien qu’elles n’aient pas initialement perçues leurs relations ainsi, les deux jeunes femmes se rendirent au commissariat où elles furent considérées comme «victimes» d’agression sexuelle et de viol.
Peu après la publication par Wikileaks de Collateral murder  et de milliers de câbles diplomatiques relatifs à l’Irak et à l’Afghanistan, voici donc le cyber-héros de la liberté d’expression réduit au statut de fugitif, suspecté d’agression sexuelle…

Malgré ces graves accusations, la procureure en charge de l’enquête préliminaire (fac-similés des interrogatoires, ici) ne trouva pas le temps de convoquer Julian Assange avant son départ vers la Grande-Bretagne, à la fin du mois de septembre 2010. Refusant toutes ses propositions d’arrangement (déposition par Skype ou à recueillir à Londres), Marianne Ny émet le 18 novembre 2010 un mandat d’arrêt européen contre ce témoin-clé.

Ne craignant pas d’aggraver davantage son cas, l’Australien refuse de son côté de se soustraire à la demande d’extradition de la Suède. Alors qu’il n’était officiellement «recherché» que pour un interrogatoire, à la suite duquel devait être décidé de la tenue, ou non, d’un procès…
Prenant prétexte que la Suède refusait de lui garantir qu’il ne serait pas extradé aux États-Unis où il risque d’être jugé pour espionnage, le journaliste-hacker a-t-il fuit ses responsabilités ? Il n’était en tout cas pas plus en sécurité à Londres, allié le plus loyal de Washington, qu’à Stockholm.

L’Equateur n’agit pas uniquement pour les beaux yeux de Julian Assange: VRAI.

Si Quito a ouvert les portes de son ambassade à l’Australien malgré qu’il ait enfreint les conditions de sa liberté surveillée en Grande-Bretagne, ce n’est évidemment pas seulement une question de droits de l’homme. Et ce, quoi qu’en dise le président Rafael Correa qui aimerait renvoyer l’image d’un parangon de la démocratie plutôt que celle d’un pays verrouillé.
En s’engageant dans une confrontation diplomatique surmédiatisée avec le Royaume-Uni, l’Équateur – qui avait déjà établi des alliances avec les pires ennemis américains (Iran, Cuba, Venezuela) – fournit surtout une preuve supplémentaire de son anti-impérialisme. Fier de son image de petit pays d’Amérique Latine défiant les ogres occidentaux, l’Équateur de Rafael Correa le fait pour gagner en influence dans la région.

Crédits photos: Flickr, by Vertigogen

Mais ce coup médiatique, propulsant son pays au premier plan de la scène internationale, répond aussi à des considérations de politique intérieure. D’autant plus que l’élection présidentielle, prévue pour février 2013, approche à grand pas…
En accordant l’asile politique à Julian Assange, le président équatorien compte s’attirer la sympathie d’une grande partie de la population, et ainsi conforter des sondages d’opinion qui lui étaient d’ores et déjà favorables. Surtout, Rafael Correa entend prouver sa détermination et se repositionner dans le camp des contestataires, lui qui commençait d’ailleurs à être critiqué sur sa gauche.

Rafael Correa épouse les thèses de Wikileaks en matière de liberté de la presse: FAUX.

Les médias occidentaux n’ont pas mis de temps à pointer les paradoxes de Rafael Correa, défenseur autoproclamé de la liberté d’expression… ne respectant même pas la liberté de la presse dans son propre pays !
En 2011, celui qui assimile les journalistes à des ennemis a fait condamner les auteurs du livre «Le Grand frère» à une amende de 10 millions de dollars, pour diffamation. La même année, il a traîné devant un tribunal pénal l’éditorialiste Emilio Palacio et les trois frères Perez dirigeant le journal conservateur El Universo, qui ont, eux, écopé d’une peine de trois ans de prison et d’une amende de 40 millions de dollars.

Leur faute ? Avoir publié une tribune à charge accusant «Le Dictateur» – ainsi surnommé malgré que Correa soit démocratiquement élu depuis six ans  – d’être responsable des 8 morts du 30 septembre 2010 : s’estimant victime d’un coup d’Etat policier, soutenu par les médias privés et les États-Unis, le Président avait ordonné ce jour-là à l’armée de tirer sur les forces de l’ordre.

Ébruités par des journaux à l’audience internationale (Washington Post, New York Times, El País), les condamnations en justice de ces journalistes ont suscité un tollé qui a finalement contraint Correa à leur accorder la grâce présidentielle. Une courte trêve dans la lutte «contre la dictature des médias» qu’il a engagé, dont un certain nombre sont effectivement contrôlés par des capitaux privés et proches de l’opposition équatorienne.

Rien que pour l’année 2012, le gouvernement bolivarien  a profité de leurs fins de concessions pour fermer une vingtaine de radios et de chaînes de télévision, qu’il considérait être au service de ses adversaires politiques. Mais à moins d’un an de l’élection présidentielle, ces décisions, certes conformes au droit, semblent également répondre à une logique politique.

La presse, un 4ème pouvoir si convoité en AmSud

En matière de «liberté de la presse», l’Equateur agit de façon identique au Venezuela. Alors que rien ne l’y prédisposait…

« Mussolini », « Hitler », « fasciste », « tyran » : les insultes et comparaisons peu glorieuses à-propos d’Hugo Chavèz fusaient sur la chaîne Venevision, devenu le QG des putschistes lors du renversement institutionnel d’avril 2002. Bien que critiqué, le président équatorien Rafael Correa n’a lui jamais connu de tentative de coup d’Etat organisée par des groupes de presse. A Quito, le climat médiatique est polarisé à l’extrême. Mais pas aussi manipulé qu’à Caracas.

Ne parvenant pas à admettre qu’un président bolivarien ait pu être élu démocratiquement, certains journalistes des médias privés équatoriens se sont, il est vrai, substitués aux partis politiques traditionnels. Sous la forme d’enquêtes fouillées, d’interviews de syndicats patronaux, de militaires dissidents ou d’éditoriaux virulents, leur seul objectif consistait dès lors à délégitimer le pouvoir en place.

Profitant de ce contexte, Rafael Correa a réagi tout aussi bêtement : créer des médias d’Etat légitimistes, relayant sans varier d’un iota la propagande du gouvernement, ne lui a pas suffit. L’an dernier, il a par exemple fait voter une loi enjoignant la presse à ne pas «faire la promotion, directe ou indirecte, des candidats» au cours de la prochaine campagne électorale. La bonne blague.

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