Silence (coupable) sur le casse-tête explosif de Mayotte

Mayotte, son lagon, ses coraux, ses plages paradisiaques… mais aussi ses milliers de sans-papiers, ses naufrages de «kwassa-kwassa» surchargés, ses centaines de clandestins décédés en mer, ses bandes d’enfants errants en proie à la drogue, ses bébés morts en rétention. La réalité, sur cette île perdue au milieu de l’océan indien, n’est pas aussi idyllique qu’elle n’y parait.

Connu pour sa démographie susceptible de faire pâlir nombre de vieux pays européens, le département le plus jeune de France s’avère également être une formidable porte d’entrée pour immigrés clandestins. Principalement originaires des Comores, sinon de Madagascar ou des côtes africaines guère plus développées, hommes, femmes et enfants embarquent quotidiennement en direction de Mayotte.

Malgré un taux de chômage à 30%, presque deux habitants sur trois sous le seuil de pauvreté, et une économie «artificielle» – où près de la moitié des salariés sont employés par l’administration française – offrant bien peu de perspectives quand elle n’est pas totalement bloquée par les grèves, Mayotte fait figure d’eldorado.

Mayotte est-elle française ou comorienne ?

Pour comprendre cette attractivité, il faut fouiller dans l’histoire contemporaine du 101ème département français. Jusqu’en 1974, Mayotte faisait partie de la colonie française des Comores, un archipel de l’Océan indien composé de quatre îles possédant la même culture, la même religion et la même langue. Cette année là, les Comoriens s’étaient majoritairement prononcés en faveur de leur indépendance… sauf, à y regarder de plus près, les habitants de la petite île de Mayotte.

Malgré plusieurs résolutions (encore en vigueur) de l’ONU enjoignant la France de respecter les règles de décolonisation et de préserver l’intégrité territoriale des Comores, « la nation des Droits de l’Homme » découpa son ancienne colonie et conserva Mayotte dans son giron. Pour autant, Paris refusera des années durant d’en faire un département en tant que tel, officiellement par peur de compromettre le développement de l’île par l’assistanat.

Qu’à cela ne tienne, nombre de Comoriens emigrèrent vers Mayotte, son système de santé avantageux et son système éducatif performant… ainsi que pour fuir l’instabilité de la République des Comores, qui a connu pas moins de 28 coups d’état depuis 1975.

L’immigration accentuée par la départementalisation

Suite à une promesse de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 – les Mahorais lui ont d’ailleurs bien rendu, au premier tour de l’élection présidentielle 2012 – cette petite île de l’Océan indien est finalement devenue un département d’outre-mer au printemps 2011.
Sans que ce processus institutionnel ne fasse l’objet d’un quelconque débat en France, alors que 60% des Mahorais ne parlaient toujours pas la langue de Molière, qu’un tiers étaient analphabètes, que le droit mahorais découlait de la charia, et que la polygamie était encore une pratique courante…

Photo de la gendarmerie d’une « kwassa-kwassa » remplie d’immigrants en direction de Mayotte © AFP

Au-delà du coût que représentent ces nouvelles dépenses pour l’Etat, la départementalisation présente surtout le défaut d’amplifier le problème de l’immigration illégale. La départementalisation alignera, d’ici vingt ans, les droits économiques et sociaux des Mahorais sur ceux des métropolitains. Attirés par une régularisation qui leur permettrait de bénéficier pleinement du système français, les candidats à l’exil devraient être encore plus nombreux à tenter la traversée, au péril de leur vie rappelons-le.

Héritant d’une situation explosive, le gouvernement Ayrault semble avoir pris conscience de l’urgence de la situation : alors que ce département ne compte qu’un seul centre de rétention administrative de 60 places constamment surpeuplé, un deuxième CRA devrait prochainement être ouvert en 2014. La police aux frontières devrait également être renforcée pour faire face à cet afflux de migrants sans commune mesure avec la métropole.

Mayotte, quelques atouts géopolitiques à faire valoir

Cet aménagement sera-t-il suffisant, alors que plus d’un quart de la population de l’île serait aujourd’hui en situation irrégulière ? L’hebdomadaire Valeurs Actuelles – certes peu connu pour son sens de la mesure (sic) – en doute fortement. Plus objectif mais non moins inquiétant, est le rapport parlementaire sur la situation de l’immigration à Mayotte : «travail clandestin banalisé, délinquance accrue et xénophobie naissante, l’impact de cette immigration irrégulière est considérable» sur la bonne santé de l’île.

Plutôt que s’attaquer à l’effrayante réalité, la France préfère donc se féliciter de cette évolution statuaire qui consacre notre pays comme l’un des seuls présents sur tous les océans et la plupart des continents. A l’entrée du Canal du Mozambique, la possession de cette ’île de 374 km² nous permet en outre de bénéficier d’une zone économique exclusive de 74.000 km² (11 millions de km² en global, soit 3% de la surface des mers du globe), et donc de routes maritimes stratégiques, ainsi que de ressources halieutiques, minérales et énergétiques. C’est toujours ça de pris, dira-t’on…

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Comments
4 Responses to “Silence (coupable) sur le casse-tête explosif de Mayotte”
  1. bravo pour l’ensemble de ton blog… je te suis depuis peu et je trouve tes posts de qualité! J’édite moi aussi un blog depuis peu, n’hésite pas à venir me lire! ++ ZAK

  2. Panama dit :

    , la politique linguistique pratiquée à Mayotte pourrait être profondément révisée. Sur le plan de l’éducation et de l’administration, la France pourrait laisser une place à l’utilisation et à l’enseignement du mahorais. C’est avant tout une question de recherche d’une identité pour ces Mahorais, sinon le situation actuelle pourrait hypothéquer leur développement socioculturel et économique. Cela dit, Mayotte n’est pas la seule des quatre îles des Comores à laisser toute la place au français, indépendance acquise ou non.

  3. Hugo Soutra dit :

    Je ne sais trop quoi en penser.
    Si cela a été fait POUR le conseil général, qui était en effet dans de très grandes difficultés, soit. Rien de plus normal, et donc tant mieux.

    Malheureusement, pourquoi le Conseil général était-il en grande difficulté ? Sa dette de 17 millions d’euros contractée envers Colas (filiale à 96% de Bouygues, dirigé par un proche Nicolas Sarkozy) et de 13 millions d’euros auprès de Sogea, filliale de Vinci.
    Je ne connais suffisamment pas le droit pour savoir ce qu’implique la départementalisation dans d’éventuels recours futurs de ces groupes. J’espère simplement que ce n’était pas une des raisons de cette évolution.

    Reste que même si cela semble difficile à prouver, le conflit d’intérêt n’est pas loin. Que ces grands groupes traînent en justice le CG de Mayotte ou non, ils profiteront pleinement de la construction d’un nombre croissant d’infrastructures (centre hospitalier, maternité, maison d’arrêt) qu’implique la départementalisation. Qui pour les construire ? Colas Mayotte, ou Sogea.

  4. silver price dit :

    Nous l’avons fait pour le conseil général, qui était dans de grandes difficultés en 2009. L’Etat a agi dans ce qu’il sait faire, en mettant en place un Fonds exceptionnel d’investissement de trois fois six millions d’euros et en obtenant que l’AFD puisse apporter un concours à l’investissement. Mais il est entendu que la situation ne peut être redressée que par une plus grande rigueur.

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