Banlieues: faut-il craindre les millions qataris ?

Article paru dans La Salle des Colonnes.

Réclamant en vain une revalorisation salariale depuis plusieurs mois, les employés de l’Agence pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE) se sont finalement tournés vers le Qatar pour obtenir leur augmentation.
Si cette provocation des fonctionnaires chargés de la politique de la ville n’a que très peu de chances d’aboutir, elle démontre la place croissante prise par la monarchie sunnite dans l’Hexagone depuis 2007.

A l’automne dernier déjà, dix élus locaux issus des banlieues franciliennes ainsi que des quartiers populaires de Roubaix et Marseille avaient sollicité l’aide de cet émirat pas plus grand que la région parisienne : reçue par l’Emir du Qatar, cheikh Hamad bin Khalifa al-Thani puis le président de la chambre de commerce de Doha, la délégation de l’association nationale des élus locaux de la diversité (ANELD) repartait une semaine plus tard, avec une enveloppe de 50 millions d’euros à distribuer aux jeunes entrepreneurs des cités, en manque de subsides.

« Le Qatar est un pays ami ! »

Par souci de discrétion, le dispositif ne sera pas en place avant l’élection présidentielle. Ce qui n’empêche pas l’ambassade du Qatar à Paris d’avoir déjà reçu plus de 150 business plans, allant de la création d’une société d’informatique à une entreprise de maintenance d’ascenseurs, en passant par un commerce de proximité.
«C’est une aide pratique pour des jeunes qui ne parviennent pas à financer leurs projets ; nous n’avons jamais voulu faire d’idéologie et trouver des fautifs parmi l’Etat ou les collectivités locales» explique Kamel Hamza, président-fondateur de l’ANELD et conseiller municipal UMP de La Courneuve.

Après avoir investi dans l’immobilier comme dans les médias, le sport-business ou encore diverses entreprises stratégiques, le Qatar pose un premier pied dans les banlieues françaises. Un pari semblable à la séduction entreprise dans ces quartiers, par l’ambassade américaine depuis le 11 septembre 2001 . Objectif : soutenir des territoires enclavés dans l’espoir d’y développer de futurs relais, de se construire un carnet d’adresses dans ce qu’ils prédisent être l’avenir de la France.
Faut-il s’en alarmer ? «Non» veut croire le Ministre de la Ville Maurice Leroy, ancien président du groupe France-Qatar à l’Assemblée nationale, « c’est un pays ami ! » Pour lui, aligner 10% du budget de son Ministère (doté de 548 millions d’euros) ne représente «pas une entrée agressive dans la vie politique française.»

Vers une fracture du sentiment d’appartenance à la nation française ?

«Tant que cet argent finance exclusivement des entrepreneurs », Claude Dilain, n’y voit pas de problèmes. «Attention toutefois à ce qu’une puissance étrangère ne se mette pas à financer nos services publics ou subventionner nos associations » poursuit le sénateur (PS) de Seine-Saint-Denis et ancien Maire de Clichy-sous-Bois. «Plutôt que fantasmer sur les intentions qataries, nous ferions mieux de nous interroger sur les moyens de de la politique de la ville : 0,15% du budget total de l’Etat, c’est bien insuffisant ! Mais appeler au secours des puissances étrangères n’est pas une bonne solution pour réintégrer les banlieues dans la République Française…»

Persuadé que son initiative aurait été saluée si elle provenait de l’Association des Maires de France (AMF), Kamel Hamza se défend: «Le ressenti de la crise est décuplé en banlieue. A défaut d’attendre un geste en faveur de nos administrés, nous avons saisi l’opportunité qatarie. Nous sommes élus pour agir !»

Docteur en géopolitique spécialisé dans les banlieues, Jérémy Robine reconnaît le caractère urgent de la situation. «Les banlieues auraient beau être entièrement rasées puis reconstruites par l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), le problème persistera tant qu’il restera une importante concentration de précarité conjuguée à une surreprésentation des populations immigrées».
Pour cet auteur de l’ouvrage Les ghettos de la nation, le véritable risque serait plutôt une fracture du sentiment d’appartenance à la nation. A côté de projets entrepreneuriaux sponsorisés par l’émirat, l’ANELD reçoit en effet un nombre conséquent de CV de jeunes Français désireux de s’exiler dans les pays du Golfe, nouvel Eldorado. Là-bas, leur identité n’est plus vue comme un handicap et leurs compétences sont mieux valorisées !

Le Qatar a de la suite dans les idées

Habitué de la diplomatie du carnet de chèques, le Qatar n’en est pas un philanthrope pour autant. Le programme de planification « Qatar National Vision 2030 » illustre parfaitement la stratégie du troisième producteur mondial de gaz : remplacer progressivement les rentes de l’extraction d’hydrocarbures par les dividendes de ses fonds d’investissements – dont les avoirs dépassent déjà les 700 milliards de dollars.
La diversification de ses revenus, en anticipant le tarissement des énergies fossiles, doit permettre au régime qatari de s’installer comme un acteur central du rapport de force international et de survivre, dans une région qui plus est instable sur le plan géopolitique, aux appétits saoudiens et iraniens.

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