Le long chemin vers la (possible) démocratie tunisienne

Au terme des premières élections libres organisées depuis l’indépendance de 1956, les Tunisiens désigneront dimanche prochain leurs 217 représentants à l’Assemblée. Au-delà de rédiger une nouvelle constitution, de former un gouvernement provisoire et de conclure la révolution nationale, ils devront prioritairement ramener calme et sérénité au pays de Carthage.

Aussitôt l’éviction de Ben Ali obtenue, le printemps arabe tunisien a accouché d’une situation instable. Chargée de piloter les réformes politiques de l’après-dictature jusqu’au 23 octobre, la Haute Instance a rapidement hérité de missions supplémentaires : gérer la flambée de la violence et l’incivisme qui ont éclos dans les semaines suivant la révolte, lors de débordements sociaux parfois même à l’initiative de partis politiques.

Bien en vue dans l’organigramme de plusieurs des 111 partis se présentant au prochain scrutin, des proches du système Ben Ali instaurent puis profitent de ce climat malsain – insistant notamment sur la hausse du coût de la vie – pour diffuser éléments de langage du RCD et souvenirs nostalgiques de l’ancien Régime. Et comme si la menace d’une régénérescence du parti de Ben Ali n’était pas suffisante pour inquiéter la Haute Instance, elle doit également veiller sur le double discours du parti Ennahda.

Tandis qu’une branche minoritaire de ce parti se revendiquant de l’AKP turc prône un islam modéré, respectant le statut de la femme et les valeurs démocratiques, au plus grand bonheur des élites françaises et/ou américaines ; les principaux cadres tiendraient néanmoins un discours rétrograde auprès de leur base militante, majoritairement partisane d’un islam rigoriste aux valeurs conservatrices. A écouter certaines ONG, le parti islamiste de Rached Ghannouchi serait à l’origine de violentes échauffourées émaillant ces dernières semaines de campagne.

S’ils ont condamné publiquement l’invasion de la faculté de Sousse par des salafistes protestant contre le refus d’inscription d’une étudiante portant le niqab, les «islamistes modérés» n’en penseraient pas moins et dédramatisent dans la foulée ces débordements. Même cas de figure en ce qui concerne les manifestations du 9 octobre devant les locaux de Nessma TV, puis l’incendie au domicile du PDG de cette chaîne laïque et progressiste, après la diffusion du film Persepolis où apparaît une représentation de Mahomet. But de cette stratégie politique ? Se présenter comme le juste milieu entre excès salafistes et processus d’occidentalisation, afin de ratisser le plus large possible dans l’électorat tunisien.

Rejoint par une partie des laïcistes et des progressistes (PDP, Ettakatol, Pôle démocratique moderniste) dans une coalition improbable, Ennahda accuse par ailleurs les juristes de la Haute Instance de se comporter «comme des élus, alors qu’ils ont seulement été désignés.»  Leurs mesures, telles que le code électoral assurant la parité hommes/femmes, ou le pacte républicain – prémisse de la Constitution affirmant la séparation entre le politique et le religieux ou encore refusant la collaboration et la reconnaissance de l’Etat israélien – ne sont ainsi pas respectées par les différents partis.

C’est tout juste si les protagonistes politiques reconnaissent à la Haute Instance le travail de sensibilisation réalisé auprès des deux millions d’illettrés – sur un corps électoral de 7,5 millions de Tunisiens où 45% ne sont toujours pas inscrits… Outre prévenir l’abstention susceptible de gâcher ce scrutin historique, cette campagne d’information contribuera à légitimer le gouvernement provisoire. Qu’il prône «l’instauration de la charia», dénonce «la colonisation occidentale» ou défende «un Etat laïc», le nouveau pouvoir a besoin que sa victoire ne repose pas seulement sur la classe moyenne – déjà chantre de la révolution – mais sur une forte participation de l’ensemble de la société, s’il veut être reconnu et audible.

C’est le minimum pour un pays où la volonté de changement semble prévaloir plus que dans tout autre pays de la région, pour que l’avenir démocratique tunisien ne soit menacé, comme en Égypte, non seulement par les islamistes mais aussi par les proches de l’Ancien régime, avec l’omniprésence de l’Armée ou ici les réseaux corrompus de Ben Ali. Pour ce faire, il est nécessaire que cette élection se déroule sans embûches, et que l’Assemblée constituante se mette enfin au travail.

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