Le (petit) rôle de la précarisation dans la baisse de qualité de l’information…

Ce post est un condensé en aucun cas exhaustif de mon travail de recherche, publié ci-dessous. Ne vous dispensant pas de lire ce mémoire, ce post a juste pour ambition de vous aider à trouver une raison d’y consacrer la soirée entière… 😉

La précarité des journalistes…

Pour la première fois de l’histoire du métier, le nombre de journalistes professionnels est en baisse. Les journalistes pigistes, eux, n’ont jamais été aussi nombreux ; le temps d’attente dans le « sas d’entrée à la profession » s’est allongé de plusieurs mois devenant quasi-structurel ; les salaires stagnent quand ils ne diminuent pas ; les droits théoriquement exceptionnels des pigistes français ne sont pas forcément appliqués dans la pratique, etc… … La précarisation des journalistes va galopante. «Elle n’a rien de nouveau, mais elle ne s’est pas arrangée dernièrement» témoigne Jean-Christophe Dupuis-Rémond, journaliste audiovisuel et internet pour France 3 Lorraine. 

En 1975, 8,5% des journalistes encartés étaient précaires (pigistes ou CDD), 14,7% en 1990 et 18,8% en 2000. S’ils n’étaient plus que 18,1% à être précaires en 2008, leur part s’est de nouveau élevée pour atteindre 19,3% en 2009 et 20,1% en 2010. Une précarisation vécue dans bien des cas comme une étape immuable, à l’instar de Jérémy Joly qui alterne piges et remplacements en CDD tout en s’estimant « privilégié » et sans « ressentir la précarité ».

«La précarité est une étape obligatoire» estime Gilles Bruno, blogueur sur l’Observatoire des Médias, qui en veut pour preuve que, «des journalistes comme Renaud Dély ou David Revault d’Allonnes étaient précaires à leur entrée dans la profession chez Libération. Cela ne les a pas empêchés de devenir Directeur délégué de la rédaction du Nouvel Observateur et Grand Reporter politique chez Europe 1…»

«Faux !» lui rétorque Jean-Christophe Féraud, journaliste successivement à La Tribune, aux Echos puis aujourd’hui à Libération. «Dans les années 80, j’ai également galéré pour rentrer dans la profession, par le biais de stages mais au moins ils étaient payés ! Et une fois titularisés, nous y étions bien installés. La notion de CDD n’existait pas!».

Crédits photo : Emile Josselin (via Melissa Bounoua)

Crédits photo : Emile Josselin (via Melissa Bounoua)

Hier comme aujourd’hui, la profession de journaliste n’a jamais été recommandée aux personnes vénales ni à celles comptant leurs heures de travail. Mais contrairement à hier, les entreprises de presse, désormais passées sous le contrôle de groupes industriels et financiers, sont aujourd’hui considérées… comme des entreprises comme les autres. Et aujourd’hui, tous -titulaires comme pigistes- sont confrontés à la précarisation des groupes de médias.

… est une conséquence des maux de la presse.

Depuis une quinzaine d’années, les coupes budgétaires se succèdent aux nombreux plans sociaux: la précarité s’est institutionnalisée au sein des entreprises de presse, édictant le recours quasi-systématique à l’emploi précaire ou le gel des salaires comme règles de survie. Dès lors que les journalistes n’avaient plus les moyens de prendre le temps, ils ont vu leurs conditions de travail se compliquer. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la multi-compétence est aujourd’hui l’arme première d’un jeune journaliste dans un secteur ayant fait le choix du flux permanent à bas coût, prônant la réactivité sur la réflexion ou le recul.

Le journalisme doit affronter une crise globale et sans précédent historique, que ni la concentration et/ou fusion des groupes de médias, ni l’arrivée de générations de précaires n’a pu résoudre ! Une crise éternelle en apparence, mais qui a pris un nouvel élan ces dernières années en se généralisant à tous les supports d’information.

Érosion des ventes de journaux, rigidités des systèmes d’imprimerie et de distribution mais aussi  division des parts d’audience, crise publicitaire, explosion de la bulle internet, contrecoup des 35 heures… Les directions des groupes de presse ont dû resserrer leurs coûts. Plus par contrainte que par réel choix, selon le fondateur et directeur de publication de la revue XXI, Patrick de Saint-Exupéry : «personne ne sait comment s’écrira la presse demain. Dans le doute, les directions de journaux de plus en plus fragiles ne vont pas vers un renforcement des équipes… Ce n’est pas une question de volonté mais de priorité ! Ils subissent un enchaînement de facteurs, ils sont donc amenés à traiter d’autres urgences en priorité» détaille t-il. Si les journalistes ont probablement une part de responsabilité dans leur propre précarisation, le système médiatique et une conjoncture économique défavorable sont également largement responsables. 

«Depuis l’après-guerre, personne ne s’était réellement posé de questions sur le pouvoir des monopoles, le modèle éditorial, les dangers guettant la profession, etc… Dans un contexte économique morose, cela a amené la concentration des groupes de presse et la pression économique qui va avec, puis les économies d’échelle, les plans sociaux. Ensuite est venu se greffer la mutation technologique et le tsunami internet, que nombre de journalistes n’ont jamais voulu accepter!» se remémore Jean-Christophe Féraud, rédacteur en chef adjoint de Libération. Pour lui, «les problèmes économiques de la presse datent de bien avant l’arrivée d’internet» mais la révolution technologique a enfoncé un peu plus encore les médias… anéantissant du même coup le modèle d’Emile de Girardin, sans fournir à côté de modèle économique viable aux pureplayers ni aux sites de médias traditionnels.

Nés il y a un peu plus de dix ans, personne ne sait vraiment ce qu’est le web journalisme, si ce n’est qu’il est également synonyme de précarisation. Mais ce qui est valable aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain, et vice-versa. «Les nouveaux médias qui mettent beaucoup plus l’accent sur l’investigation, l’émergence de nouveaux formats éditoriaux, toutes ces raisons me poussent à un certain optimisme. Internet est en train de réinventer le journalisme avec le web-documentaire, le data-journalisme, etc… » plaide Erwann Gaucher, journaliste-consultant qui effectue ponctuellement des formations pour le compte de 22 Mars, la société  éditrice de l’innovant Owni.fr 

L’information est de moins bonne qualité…

(Extrait de mon entrevue avec Gérard Davet, enquêteur du quotidien Le Monde.)

De moins en moins assumés, la responsabilité sociale et le rôle démocratique du journaliste sont de plus en plus remis en cause. Mais est-ce vraiment  de la faute des journalistes, s’ils en sont arrivés à pré-supposer les envies des lecteurs/téléspectateurs et à en occulter la complexité du réel ? «L’information est aujourd’hui moutonnière, car centralisée par les agences. Il y a de plus en plus d’acteurs -blogueurs, professionnels- et paradoxalement de moins en moins d’images et de points de vues» déplore le sociologue des médias Eric Maigret.

Obsédés par la course à l’audience, les médias sont rentrés dans une logique commerciale, privilégiant les sujets qui font vendre au journalisme dangereux, coûteux et de qualité.«Il y a quinze ans, le journaliste était en position de narration. Aujourd’hui, il fait de la synthèse» résume Patrick de Saint-Exupéry, ancien grand reporter du Figaro, lauréat du Prix Albert Londres en 1991.

Selon un cadre d’une chaîne publique, «lorsqu’on donne à manger des patates aux gens, on devient nous-même des patates…». Depuis une quinzaine d’années, les journalistes ont été dépossédés de leur pouvoir d’informer par les groupes de médias, puis ont perdu le contrôle de l’agenda de l’information. Contrôlés par des industriels dépendants des commandes de l’Etat, inféodés aux quelques puissants qui continuent à leur acheter de la publicité, le journaliste -précaire ou non- ne doit pas assumer l’entière responsabilité des dérives du métier (connivence, quête du profit, perte de qualité, etc…).

Le patron de Free et nouvel actionnaire du Monde ne fait pas mystère de ses investissements: «quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard (N.D.L.R. Le Monde, Backchich, Mediapart, Terra Eco) et ensuite ils me foutent la paix» relatait récemment Le Monde Diplomatique, qui citait Odile Benyahia-Kouider dans son livre «Un si petit Monde». Autre preuve s’il en faut, le main-mise sur la presse de celui qui a vendu La Tribune un euro symbolique avant de racheter à prix fort Les Echos, le patron et actionnaire majoritaire de LVMH Bernard Arnault. Selon le Canard Enchaîné du 27 avril dernier, il a fourni près de «près de 8% des recettes publicitaires de la presse féminine et plus de 10% de celles du groupe Figaro.»

…à cause de la précarisation du métier…

Le boom des écoles de journalisme -véritables machines à précarisation-, a provoqué une arrivée massive de pigistes, sans que la quantité de travail qui leur est destiné n’augmente en conséquence. Du coup, le compte en banque du pigiste –travailleur indépendant payé en fonction du nombre de sujets réalisés- s’en ressentira forcément, s’il n’est pas assez productif et n’a pas suffisamment « produit » ce mois-ci. Une situation de dépendance financière qui peut lui faire fermer les yeux plus facilement sur le code de déontologie.

«Faire un travail de qualité n’est pas la priorité première d’un journaliste précaire, il doit d’abord bouffer» laisse entendre Jean-Chrsitophe Féraud. Perpétuellement en concurrence, le pigiste a besoin d’un minimum de revenus. Le sociologue Eric Maigret y voit la dépendance de plus en plus grande aux organisations et à l’économie: «un pigiste se remplace plus facilement qu’un journaliste en CDI, il sera ainsi plus sensible aux pressions de la rédaction.» Au mieux, le pigiste héritera du sujet sensible à l’angle bancal, en espérant que sa fragilité favorisera l’autocensure. Au pire, il «gonflera» ses papiers pour mieux les vendre. Pour Jérémy Joly, il est évident que «l’angoisse du lendemain (N.D.L.R.savoir si son CDD et renouvelé ou si l’entreprise fera appel à lui pour d’autres missions) ne favorise pas la qualité du travail.» Si bien qu’il ne peut pas toujours se permettre d’ignorer les suggestions de sa hiérarchie, sous peine de ne plus se voir proposer de collaborations.

Le journaliste a besoin d’un minimum de temps pour faire correctement son métier, se documenter, fouiller dans les recoins et soigner son style d’écriture. Un temps qui lui est de moins en moins accordé, son rendement étant surveillé attentivement. Un temps, peu à peu mangé par la multitude de tâches qui lui sont demandées. Jean-Christophe Féraud regrette que «donner du temps au temps, un des principes du journalisme de qualité, ne se fasse quasiment plus : lorsque Florence Aubenas est partie six mois pour écrire le Quai de Ouistreham, elle a dû prendre un congé sabbatique du Nouvel Observateur… » confie t-il.

… entre autres raisons

(Extrait de mon entrevue avec Patrick de Saint-Exupéry, directeur de la rédaction de XXI. Vous me pardonnerez du non-cadrage et de ne pas avoir monté cette vidéo: commencez à partir de 2′)

Pour autant, affirmer que la précarisation a une influence sur le rendu du travail des journalistes est un faux-procès, selon Patrick de Saint-Exupéry, le fondateur de XXI: «la précarité a toujours existé. Elle est peut-être plus importante aujourd’hui, mais vous ne pouvez pas lui imputer la baisse de la qualité de nos journaux !» Celle ci résulterait plutôt de la mauvaise santé économique de la presse. Fragile économiquement, la presse précarise ses journalistes, leur alloue moins de temps et de moyens, diminue les grands reportages et enquêtes… L’information est alors moins qualitative, moins de lecteurs achètent les journaux, la pagination est réduite tout comme le nombre d’annonceurs diminue…

Pour tenter de sortir de ce cercle vicieux, «la presse obéit à une logique marketing, qui consiste à ne plus être dans l’offre mais de coller à la demande» analyse Jean-Christophe Féraud, qui voit dans ce phénomène la peur de porter la plume dans la plaie. Des phénomènes bien loin de la condition statutaire du journaliste, qu’il soit pigiste ou salarié.

D’ailleurs, de nombreux observateurs voient dans le journaliste pigiste, le meilleur journaliste qui puisse exister. Dans un système de plus en plus dépendant et soumis, «le fait de travailler hors système lui donne des marges de libertés que n’a pas le journaliste salarié. Il peut apporter un autre point de vue, se détacher de l’information moutonnière» argumente le sociologue des médias, Eric Maigret.

Le fondateur et directeur de la rédaction de la revue XXI abonde en ce sens: «faire du journalisme à valeur ajoutée, ce n’est pas seulement une question de statuts, de moyens ou de carte de presse, c’est également une affaire d’état d’esprit, de curiosité, de volonté et de capacité: ce n’est pas parce que vous avez beaucoup de moyens que cela va être du bon journalisme ! Il y a un moment où le reporter doit sortir de son «trois étoiles» pour aller se frotter à la réalité du terrain… Pareillement, ce n’est pas parce que vous avez peu de moyens que cela va être mauvais» argumente l’ancien grand reporter du Figaro et lauréat du Prix Albert Londres en 1991, Patrick de Saint-Exupéry.

Visionneuse : Mémoire ISCPA

Le constat est simple: le rôle joué par les journalistes dans les démocraties reculent, les médias perdent en qualité. Personne ne pourra contredire qu’un journalisme ambitieux s’heurte aujourd’hui aux contraintes des mesures d’audience, au manque de volonté des médias dû aux pressions politiques et économiques, etc… «Il n’y a pas de déterminisme simple ! Le lien entre précarisation et qualité de l’information n’est pas aussi marxiste que le discours «plus le journaliste est précaire, moins c’est de qualité!»» dénonce le sociologue des médias Eric Maigret.

Pour le fondateur de la revue XXI Patrick de Saint-Exupéry, «le rôle du temps est déjà une donnée plus importante (N.D.L.R., que celle de la précarisation). Et il faut avoir les moyens de prendre le temps» laisse t-il entendre. Au final, ce sont les stratégies des modèles économiques des médias –dont la précarisation des statuts (salaires, droits) et des conditions de travail (temps, moyens) n’est qu’une conséquence- qui cumulées aux difficultés actuelles de la presse, ne garantissent pas (plus?) un journalisme de qualité. L’aggravation de la précarisation est plutôt une conséquence collatérale que la seule responsable de la baisse de qualité de l’information.

[DISCLAIMER] Ce ramassis n’est qu’une mini-synthèse d’un mémoire qui n’en est pas complètement un puisque doublement subjectif. Je n’ambitionne pas à 21 ans, ayant déjà intégré la précarité dans ma perception des faits, de me poser en moralisateur d’un secteur en crise. Ce mémoire n’a pas pour ambition de sauver la presse. Enfin, je ne crois pas… (et maintenant, j’avale des couleuvres jusqu’à mon embauche…)

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