Egypte : l’oubli du « monde libre »

Hosni Moubarak est-il le digne successeur de Somoza ? « C’est peut-être un fils de p*** mais c’est notre fils de p*** » déclarait le président Roosevelt, à propos du dictateur nicaraguayen. Cette mythique phrase éclaire parfaitement la politique étrangère menée depuis 1991 par les pays occidentaux vis-à-vis de ses voisins d’Afrique du Nord, et notamment l’Egypte plongée dans un début de révolution.

Débarrassé du communisme à la fin des années 80, il faut désormais endiguer l’islamisme radical. Quitte, pour cela, à fermer les yeux sur la défense des libertés fondamentales menacées par les dirigeants au pouvoir. Peu importe que les tenants actuels du pouvoir soient aussi des gangsters voire des assassins tant qu’ils garantissent les intérêts économiques occidentaux (et surtout américains) dans la région.
C’est ce simplisme manichéen qui conduit le « Monde libre » à légitimer les régimes autoritaires en place, au nom d’un absolutisme du mal susceptible de menacer ces dictateurs bienveillants : les tenants du djihad.

Vingt ans après l’édiction de cette stratégie en règle d’or, aucune diplomatie – ni française ni américaine – n’a vu arriver les révolutions tunisiennes ou égyptiennes. Ou plutôt, aucune diplomatie occidentale ne semble vouloir accepter encore  aujourd’hui cette « vague démocratique ». Le même argumentaire propagandiste ressort : les monstres au pouvoir ne seraient que des modérés, servant de remparts contre les extrêmes, qu’il faut soutenir pour peine que ça aille plus mal.

La stabilité diplomatique empiète et est donc en passe de l’emporter sur l’aspiration de la majorité d’un peuple aux droits de l’homme. Car si le noyau dur des révolutionnaires appartient à une bourgeoisie éclairée, connectée, à l’aise et friande de démocratie, des dizaines de millions de fellahs Egyptiens pourraient eux se laisser tenter par le vert de l’islamisme…

Crédits photos @Elysée… qui les a malencontreusement relégué au fin fond de leur site. OWNI est notamment allé récupérer ce fichier

En pleine construction de l’Union pour la Méditerranée si chère au Président Sarkozy, les Frères musulmans égyptiens seraient en passe de prendre le pouvoir. « Attention au danger islamiste qui nous guette » avertit donc l’Elysée.
Dans les faits pourtant, cette confrérie n’est pourtant pas la nébuleuse d’Al-Qaïda que nos dirigeants aimeraient nous présenter: leurs positions non-djihadistes leur sont d’ailleurs assez reprochées par les succursales terroristes.

Nés de la synthèse entre références coraniques et discours anti-coloniaux dans les années 30, ils estiment que la société égyptienne s’est pervertie dans l’occidentalisation. Ils ont finalement été interdits puis dissouts sous Nasser.
Pragmatiques, la majorité des Frères musulmans fait alors des concessions à la démocratie, en renonce à la violence, adopte un conservatisme social et un libéralisme économique. Ils acceptèrent le jeu politique égyptien et se sont «sociaux-démocratiser».

Plus traditionnalistes musulmans que libéraux occidentaux, leur idéologie conservatrice et leur rigorisme religieux fait encore débat dans la société égyptienne (femmes, laïcité, coptes)… Mais leurs actions sociales (dispensaires, écoles, soupes populaires…) déployées envers la population précaire des bords du Nil leur a permis de massivement gagner en popularité. S’ils n’ont pas lamême  garantie du soutien des urnes, les Frères Musulmans, se voient en quelque sorte comme les dépositaires de l’AKP turc d’Erdogan dans une Egypte post-autoritaire.

A la manière des cercles jansénistes en 1789, l’islamisme politique a préparé la révolution en dénonçant la corruption des mœurs des dirigeants au pouvoir. Ce qui fait d’eux les nouveaux ennemis des puissances occidentales, qui, entre Somoza et Moubarak, n’ont pas véritablement changé de politique étrangère. Leur lutte aveugle contre l’islamisme remplaçant simplement la politique maccarthyste.

Triplement fautif

Il n’est pas rare que les Occidentaux oublient leur propre histoire : l’influence de la religion dans leurs propres révolutions… mais aussi les conséquences de leurs récentes erreurs en politique étrangère.
Et je ne parle pas là des efforts des derniers mois du camp du Bien pour gommer et camoufler toutes les horreurs qu’ont produit leurs soutiens (Ben Ali, Moubarak), dans la perspective de combattre « l’ennemi commun ». Ni même des rançons versées (malgré leurs démentis hypocrites) aux groupes djihadistes preneurs d’otages, via des aides au développement déguisées ou des multinationales jouant le rôle d’intermédiaires.

Pour contrer l’Armée rouge de l’URSS dans les années 1980, les américains avaient ainsi financé à hauteur de 2,5 milliards d’euros les moudjahidins afghans. Peu importe qu’ils étaient et ce qu’ils pensaient, tant qu’ils combattaient « l’ennemi commun » d’hier, les communistes.
Puis ils ont sous-traité aux services secrets pakistanais (ISI) l’organisation de la résistance talibane, favorisant la mutation des factions anticommunistes en Brigades internationales de l’Islam: pendant que l’URSS s’enferrait à Kaboul à la fin des années 1980, les Etats-Unis, se désintéressant de la destination finale de leurs aides, se sont fait bêtement manipulés.

Au nom de l’hégémonisme du Bien, l’argent du « monde libre » permettra d’attirer en Afghanistan les djihadistes du monde entier, et de mettre le pied à l’étrier à Oussama Ben Laden… avec les suites que l’on connaît jusqu’au 11 septembre 2001. Grande victoire de leur subjectivité bichromique, qui avait déjà brillé par le passé lorsque les Américains soutenaient Saddam Hussein dans son entreprise génocidaire visant les Kurdes à la fin des années 80 puis le combattaient en 2003 sous prétexte d’armes de destruction massives inexistantes.

Pour combattre ce que l’on considérait comme le Mal, on fait appel à celui considéré quelques années plus tard comme le Mal suprême et au pire du pire. Refusant d’admettre et d’assumer la responsabilité de ces échecs, le monde occidental s’enferme aujourd’hui dans ses propres mensonges.

Aujourd’hui, ils sont dans l’impasse d’accepter l’hypothèse qu’un parti se réclamant de la religion dominante dans la région puisse avoir de l’influence dans la transition démocratique du monde arabe. Ce post ne vise pas à légitimer les Frères musulmans, dont la politique qu’ils souhaitent concrètement mettre en place m’échappe. Mais n’en déplaise aux démocraties libérales occidentales, les Frères Musulmans ne sont cependant pas assimilables au régime iranien, ni à ses relais du Hezbollah ou du Hamas ni même à Al-Qaïda.

Sans faire l’apologie de l’islamisme « pacifié » des Frères Musulmans radicaux et rigoristes, il faut reconnaître que s’ils sont demain couronnés de succès, c’est aussi en partie de la responsabilité des diplomaties européennes et américaines.
L’islamisme politique pallie aujourd’hui les déficiences d’un Etat égyptien que le «monde libre» a longtemps soutenu, et c’est cette substitution qui permet aux Frères musulmans d’accompagner bon an mal an des idéaux spontanément démocratiques. Loin de cette grille de lecture biaisée proposée par le monde occidental, toute proche de conjurer cette révolution démocratique.

Belle leçon contre l’oubli de ce que nos sociétés laïcisées doivent elles-mêmes à leurs longues durées religieuses…
Belle leçon contre les Occidentaux, incapables de comprendre pourquoi leur mondialisation (urbanisation, consommation, etc) n’impose pas systématiquement une sortie de la religion mais peut aussi cohabiter avec l’aspiration à retrouver la religion traditionnelle…

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