Karachi : secrets, soupçons… et corruption ?

L’affaire se précise et l’étau se resserre. Ces derniers mois, une affaire autrement plus floue et compliquée que l’affaire Woerth/Bettencourt, avance à grands pas : celle liée à l’attentat de Karachi. Celle qui a précipité la mort d’onze ingénieurs de la Direction des Constructions Navales (DCN), ainsi que de leurs trois accompagnateurs, le 8 mai 2002.

Tout a pourtant été mis en œuvre pour enterrer cette affaire: dans la foulée de l’attentat, les services secrets français (DGSE) et pakistanais (ISI) développent la thèse de l’attentat islamiste. Un mois plus tard, une information judiciaire est même ouverte, et pendant six ans et demi, le juge d’instruction Jean-Louis Bruguière [qui briguait le poste de « Ministre de la Justice » dans l’administration de Sarkozy puis qui a été défait sous les couleurs de l’UMP aux législatives de 2007] ne donnera du crédit qu’à la piste Al-Qaeda.

C’était sans compter sur l’abnégation et la détermination des familles de victimes. Aidées par des journalistes de Mediapart et du Point, mais surtout confortées par la nomination sur le dossier de la figure montante de l’anti-terrorisme, Marc Trévidic, les familles reprennent espoir. Ce nouveau juge d’instruction -qui remplace poste pour poste Jean-Louis Bruguière parti à  la retraite- privilégie lui l’hypothèse d’un contentieux franco-pakistanais : l’attentat serait lié à l’arrêt de versements de commissions françaises à des militaires pakistanais dans le cadre d’un contrat de vente de sous-marins.

L’élection perdue de 1995 : l’élément déclencheur

Ce contrat (NDLR, dit contrat Agosta) de 5,4 milliards de francs (826 millions d’euros) a été signé à l’automne 1994. Comme nombre de contrats d’armements, le gouvernement Balladur prévoit de verser légalement des commissions (10,25% du contrat) aux signataires pakistanais. Sauf qu’à la dernière minute, le gouvernement français impose un nouveau réseau d’intermédiaires libanais qui exigent leur part de commissions (environ 150 millions de francs, soit 22,5 millions d’euros), en plus de celles déjà promises aux responsables pakistanais.

Pourquoi ? Leurs commissions auraient été majorées pour qu’ils organisent ainsi un retour secret vers la France, et alimentant les caisses noires de partis politiques français.

Le Contrat, livre-enquête de deux journalistes de Mediapart (Fabrice Lhomme et Fabrice Arfi) sur l’Affaire Karachi. Crédits photo : Mediapart.

Mais en mai 1995, Edouard Balladur perd l’élection présidentielle et c’est finalement Jacques Chirac qui accède à l’Elysée. Aussitôt, le Président de la République demande à son Ministre de la Défense, Charles Million, de vérifier s’il existe des rétro-commissions sur les contrats d’armements.

« Pour le contrat pakistanais, au vu des rapports des services secrets et des analyses qui ont été effectuées par les services du ministère, on a eu une intime conviction qu’il y avait rétro-commissions » a confié Charles Million, selon son procès-verbal, extrait de son audition avec le juge Renaud Van Ruymbeke.

Ces révélations –ou plutôt confirmations– viennent après l’audition de l’ancien directeur financier de la Direction des Constructions Navales (DCN), Gérard-Philippe Menayas. Selon lui, entre octobre et novembre 2006, Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’Intérieur et candidat à l’élection présidentielle, aurait dépêché deux messagers au Luxembourg, chargés d’obtenir le maintien en vie de deux sociétés dédiées aux opérations financières occultes de la DCN, Heine et Eurolux.

Sarkozy mis en cause par des enquêteurs luxembourgeois

D’après un compte-rendu d’enquête transmis par le parquet général du Luxembourg, ces deux sociétés développées lors du passage de Nicolas Sarkozy au Ministère du Budget en1994, auraient été utilisées pour payer discrètement les commissions aux personnalités politiques et militaires étrangers achetant du matériel de guerre à la France.

Dans ce dossier, les autorités luxembourgeoises avaient également transmis des copies de courriers échangés entre Nicolas Sarkozy et les administrateurs de Heine, qui s’inquiétaient d’une liquidation de cette société au 24 novembre 2006, avec pour conséquence de dévoiler devant la justice luxembourgeoise la nature de ses activités.

« On nous appelle les Karachi », le livre confession de deux filles de victimes. Crédit photo : Editions Fleuve noir

Depuis la reprise en main du dossier par le juge d’instruction Marc Trévidic, l’affaire s’est donc largement accélérée. Malgré la faible coopération du pouvoir en place… Le Ministre de la Défense, Hervé Morin, a bien déclassifié plusieurs dossiers « secret défense » portant sur Karachi, mais seulement les pages d’en-tête… Le Président de l’Assemblée Nationale, Bernard Accoyer, n’a lui pas souhaité transmettre à la justice le rapport de la commission sur l’attentat de Karachi, qui avait auditionné Edouard Balladur.

Et devinez la morale de cette fable ?

Autre institution prise en flagrant délit : le Conseil Constitutionnel. En 1995, le président des Sages, Roland Dumas, dont la réputation commence à être entachée par l’affaire des frégates de Taïwan, valide les comptes de campagnes d’Edouard Balladur. Une main tendue, malgré l’avis négatif de la commission de validation des comptes de campagnes qui avait mis à jour une opération de dix millions de francs en liquide.

Et du secret naît le soupçon. Tant  par son rôle dans le gouvernement Balladur qu’en tant que porte-parole de la campagne de ce dernier, tous les soupçons de corruption s’abattent sur l’actuel du Président de la République, Nicolas Sarkozy –qui ne pouvait manifestement pas « ne pas être au courant ». En 2009, ce dernier avait même assuré que « tout cela est ridicule […] Qui peut croire à une fable pareille ? » Il serait temps aujourd’hui, d’en connaître la morale.

Lire aussi la web-enquête de Mediapart, ici

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